Onde Info – Le communautarisme linguistique n’est plus un facteur suffisamment convaincant pour fédérer. Le fait d’appartenir historiquement à une même communauté sociolinguistique et de parler la même langue ne garantit ni la cohésion ni la stabilité communautaire.
En Mauritanie, nos communautés nationales – Soninké et Pulaar – ont depuis longtemps mis en avant cette fibre identitaire ethnolinguistique pour renforcer leur unité, resserrer les rangs, etc.
Cette stratégie a souvent été payante et profitable aux groupes socialement privilégiés. En effet, elle repose sur une espèce de fierté d’appartenir à un même groupe sociolinguistique, source de vénération, d’admiration excessive, voire aveugle, au point de ne jamais porter la moindre critique sur ses faiblesses, ses tares…
Ce sentiment de fierté se manifeste par une forme de pudeur et de gêne consistant à ne jamais jeter un regard critique sur les errements et les tares de sa communauté.
Chez nous, dénoncer les pratiques sociales néfastes, c’est être un mauvais Soninké, c’est trahir. C’est une honte que de mettre à nu nos « absurdités sociales ». On peut s’attaquer à la Mauritanie, dénoncer le racisme et les injustices.
En revanche, on doit être conciliant vis-à-vis de sa communauté sociolinguistique. En effet, selon la morale soninké, le linge sale se lave en famille. Une vieille sagesse qui a perdu tout son sens dès lors que le linge est devenu trop sale et même puant au point d’alerter les voisins. Et la famille s’entête à laver convenablement son linge en utilisant des détergents appropriés ayant double effet : rendre propre et même désinfecter le linge.
En vérité, cette tendance à se taire face à l’injustice pour préserver, soi-disant, la cohésion ou la stabilité ne sert pas du tout nos sociétés. Ce silence coupable, au nom d’une pudeur qui n’en est pas une, est conflictuogène par essence.
Il cristallise les frustrations et les rancœurs, ce qui est potentiellement source de chaos. Une communauté ne peut durablement se fédérer autour de ce qu’elle partage si elle refuse de regarder en face ce qui la divise.
La véritable cohésion ne consiste pas à protéger l’image de la communauté, mais à avoir suffisamment de courage pour combattre les injustices qui la traversent. Malheureusement, nos sociétés oublient souvent de balayer devant leurs portes. Elles ne voient que les injustices d’ailleurs ou celles que subissent seulement les privilégiés de la pyramide sociale.
Ainsi, elles ont tendance à pérenniser et à transmettre de génération en génération les mêmes injustices, normalisées grâce à la répétition et finalement banalisées, jusqu’à devenir une partie de la culture – de la tradition-.
À ce stade, on en vient à la légitimation des injustices sociales, devenues un droit pour certains qui en profitent et entendent préserver leurs avantages, alors que, pour d’autres, elles deviennent des devoirs, des obligations et même des corvées qui les entretiennent et les maintiennent dans le déshonneur, l’exploitation et l’indignité.
C’est ainsi qu’une injustice peut progressivement cesser d’être perçue comme une injustice. À force d’être répétée, acceptée et transmise, elle finit par être présentée comme une règle sociale, puis comme une tradition et, finalement, comme quelque chose de naturel. C’est précisément à ce moment-là que la culture cesse d’être seulement un patrimoine à transmettre pour devenir, lorsqu’elle légitime l’inégalité, un instrument de reproduction sociale.
Chez nous, les Soninké ont l’habitude de dire : « Gaare an ta kaa sigindini », traduction : le mensonge, au sens de l’injustice, ne peut consolider une famille. Or, cette vérité est tout aussi valable pour la famille, un groupe sociolinguistique et peut-être même pour une nation.
Une société qui feint de ne pas entendre les récriminations et les injustices que subissent certaines de ses composantes ne fait qu’investir dans la haine et la violence. Ni la langue ni la religion ne sauraient être des éléments fédérateurs durables si les locuteurs et les fidèles ne sont pas traités de manière équitable, juste et égalitaire. L’appartenance ne peut pas se substituer à l’égalité.
Comparaison n’est pas raison. La Francophonie est un exemple de projet d’entente autour d’une langue commune, le français. Cependant, bien que ses membres conjuguent le même verbe, de Kinshasa à Paris, jusqu’au Québec, l’unité n’est pas pour demain. En effet, des injustices criantes persistent dans les rapports entre ses différents membres.
En Mauritanie, bien que toute la population soit de confession musulmane, les Noirs et les Maures n’arrivent pas à s’entendre ; la cohabitation est devenue source de tensions permanentes, justement à cause de l’injustice et de l’exclusion. La langue est un élément fondamental, mais loin d’être suffisant pour fédérer. Une langue peut rapprocher des individus, faciliter leur communication et contribuer à leur sentiment d’appartenance. Mais elle ne saurait, à elle seule, produire la justice, l’égalité ou la paix sociale.
La société soninké continuera à célébrer, chaque 25 septembre, sa Journée internationale de la langue et de la culture soninké, sur fond de grands discours et de parades culturelles. Cependant, tant qu’il n’y aura pas d’égalité entre les Soninké, tant que les rapports internes resteront déterminés par la naissance, il n’y aura pas de paix durable. Il n’y aura pas davantage de développement. Chacun peut constater que la société soninké, notamment au Guidimakha, connaît un recul préoccupant sur plusieurs plans : cohésion sociale, égalité, rapports entre groupes, autorité morale et capacité collective à se projeter vers l’avenir.La personnalité soninké, longtemps respectée, a été écornée et démystifiée. C’est une déchéance annoncée.Une espèce d’éclipse frappe nos villages et nos différentes communautés.
Nos intellectuels, nos dignitaires et nos leaders d’opinion sont progressivement mis à l’écart au profit de personnes qui excellent dans la diffamation, l’insulte publique et la défense de l’indéfendable.
Le véritable danger n’est donc pas la critique de la communauté, mais l’intolérance à la critique au nom de la préservation de la communauté. La véritable cohésion ne naît pas du silence. Elle naît de la justice. Elle ne repose pas uniquement sur une langue, une histoire ou une appartenance commune, mais sur la capacité des membres d’une même communauté à se reconnaître mutuellement comme des égaux: à prendre à se respecter.
C’est pourquoi la défense de la communauté ne devrait jamais consister à protéger les privilèges de quelques-uns, leurs rangs sociaux ou les avantages qu’ils en tirent. Elle devrait plutôt consister à créer les conditions d’une communauté plus juste, plus égalitaire et plus digne pour tous.
Seyré SIDIBE
Source : Onde Info (Mauritanie) – Le 11 septembre 2026
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