Mauritanie – Habi Mint Rabah : le niveau et le statut

Mariem Cheikh et Ghamou Achour ont perdu leur mandat au terme d’une procédure longue et contestée, au cours de laquelle la grâce présidentielle a effacé la prison sans effacer l’inéligibilité. Le Conseil constitutionnel a constaté la vacance, les textes ont suivi leur cours et le siège de la première est revenu à sa suppléante, Habi Mint Rabah. Née dans la servitude, celle-ci n’en est sortie qu’en 2008, un an après le vote de la loi qui criminalisait l’esclavage. Son arrivée dépasse donc le remplacement d’un siège, car elle rappelle que des réalités que l’on voudrait croire anciennes appartiennent encore à notre histoire récente.

La situation ne manque pas d’ironie. Habi Mint Rabah se trouve désormais là où la Mauritanie des textes et des procédures rencontre une autre Mauritanie, celle des destins tenus au seuil et des hiérarchies que l’on nomme rarement mais que chacun connaît. C’est pourquoi son arrivée dérange. Elle gêne ceux qui auraient préféré laisser cette histoire aux ONG et aux rapports internationaux, mais aussi ceux qui voudraient en faire une icône intouchable, comme si la souffrance passée dispensait du travail présent. Dans le même temps, certains se découvrent un attachement à la compétence au moment où une femme venue des marges franchit une porte que beaucoup d’héritiers sociaux passent sans examen.

C’est sur ce point que le débat devient révélateur. La question de savoir si elle « a le niveau » circule, ouvertement ou à demi-mot. Elle est légitime, à condition d’être posée à tous. Or on l’adresse rarement aux élus de notabilité ou de clientèle, portés par le nom et le réseau plus que par le travail, et dont la discipline silencieuse inquiète peu. Lorsqu’elle ne vise que certains, l’exigence de compétence change de nature. Elle sert alors moins à vérifier qu’un élu est à la hauteur de sa fonction qu’à lui faire prouver qu’il avait le droit d’entrer.

Ce mécanisme est ancien. Certains héritent du droit de parler avec leur nom, tandis que d’autres doivent encore justifier leur présence, jusqu’à leur accent ou leur corps dans l’espace public. Dans ces conditions, ce qu’on appelle le niveau recouvre souvent le statut. Cela ne dispense pas Habi Mint Rabah de travailler. Un mandat ne se résume pas à une biographie, et l’Assemblée nationale n’a pas vocation à devenir un musée des douleurs sociales. Il lui faudra maîtriser les dossiers et apprendre les codes de l’institution sans perdre sa voix, pour que le symbole devienne un mandat. Encore faut-il ne pas renverser la charge morale. Si quelqu’un doit des comptes dans cette affaire, c’est d’abord un pays où l’esclavage a duré assez longtemps pour qu’une femme n’en sorte qu’en 2008, et qui regarde encore parfois ceux qui en sortent comme des présences suspectes dans la République.

Elle a d’ailleurs commencé à déplacer le débat. Lors de sa première intervention, elle a évoqué les quartiers de relogement privés de services de base et s’est opposée à de nouveaux emprunts tant que les précédents n’auront pas produit les effets attendus. On peut discuter ces positions, on doit même pouvoir le faire, et c’est le signe qu’on est entré dans le registre de la politique publique. La suite dira si cette présence devient une parole durable ou reste une image.

Notre manière de la regarder en dira cependant autant sur nous. Une société se révèle moins dans ses discours sur l’unité nationale que dans ses réflexes ordinaires, comme la facilité avec laquelle elle fait de l’enfant du privilège un responsable naturel et de l’enfant de la marge un risque à surveiller. La Mauritanie sait accueillir des symboles et parfois les honorer. Elle a plus de mal à les laisser parler sans les réduire à une fonction décorative, et à admettre qu’une femme venue de la servitude puisse nourrir une pensée politique. Ce test ne concerne donc pas seulement Habi Mint Rabah et sa famille politique. L’institution y est engagée, de même que ceux qui la critiqueront trop vite et ceux qui la défendront sans nuance. Chacun devra éviter de transformer une blessure sociale en spectacle ou une exigence de compétence en instrument de tri.

Son entrée ne répare pas plus de trente années de servitude, et elle ne suffira pas à défaire les hiérarchies de statut. Elle installe toutefois une présence là où il y avait un vide, et cette présence peut suffire à troubler le mensonge confortable selon lequel tout allait bien. Il faudra la juger sur son travail, sans oublier de juger notre propre regard, car une République se mesure aussi à ceux qu’elle cesse de trouver incongrus dans ses institutions.

 

 

Mansour Ly

 

 

Mansour LY

 

 

 

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