– Comme tous les jours, à 6 h 30, Mario Semedo se rend à la messe. Sur les bancs de l’église de Palmarejo, quartier central de Praia, la capitale de l’archipel, le président de la Fédération cap-verdienne de football (FNCF), 67 ans, prie. Pour ses proches, pour le monde, pour la victoire. Vendredi 3 juillet, à 21 heures (minuit, heure de Paris), son équipe défie l’Argentine de Lionel Messi en seizièmes de finale du Mondial, au stade de Miami. Face à un pays 700 fois plus grand que le sien, et champion de monde en titre, une intercession divine ne serait pas de trop.
Jamais en près d’un siècle de Coupe du monde, une nation d’un peu plus de 500 000 habitants n’avait atteint un tel stade de la compétition. Orlando Mascarenhas, 91 ans, ancien président de la FCF peine encore à y croire. Mémoire vivante du football cap-verdien, il n’en revient toujours pas d’avoir vu son « tout petit pays » situé au large du Sénégal faire jeu égal, pour sa première participation à ce prestigieux tournoi, avec l’Espagne (0-0), l’Uruguay (2-2) et l’Arabie saoudite (0-0). « Aujourd’hui, tout est possible face à l’Argentine et ce n’est pas normal que je dise ça », insiste-t-il.
A Praia, sur l’île de Santiago – la plus peuplée des dix îles de cette ancienne colonie portugaise avec près de 300 000 habitants –, la chanteuse Cesaria Evora (1941-2011) n’est plus la seule icône : les graffitis à l’effigie de Vozinha, le gardien des Requins bleus (l’équipe nationale) lui disputent désormais les murs. « C’est la première fois que je vois notre peuple aussi uni et heureux, assure Orlando Mascarenhas. Même le jour de l’indépendance [le 5 juillet 1975], je n’ai pas le souvenir qu’il y ait eu autant de joie. »
« Travail acharné »
Le drapeau est hissé à chaque coin de la ville. Il flotte aux balcons des immeubles modernes, s’accroche aux portières des voitures cabossées ou électriques, orne les entrées des restaurants. Des enfants aux retraités, chacun porte le maillot – bleu, rouge ou blanc – de leur équipe comme un uniforme. Les vendeurs ambulants sénégalais ou guinéens les écoulent sans peine entre 10 et 20 euros. Qu’ils l’emportent ou s’inclinent face à l’Argentine, les Cap-Verdiens restent fidèles à leur devise : « No stress. »
« Maintenant, tout le monde connaît le Cap-Vert, on existe enfin. On n’a plus ce complexe d’être invisibles aux yeux du monde, se réjouit Filomena Fortes, présidente du Comité olympique cap-verdien. Avant, il fallait toujours expliquer si on était en Afrique, en Europe, dans les Caraïbes ou au large du Brésil. Sur certaines cartes, notre pays n’apparaît même pas. »
S’ils sont nombreux à parler de « miracle » quand ils évoquent le parcours de la sélection nationale, Mario Semedo, tout croyant qu’il est, préfère évoquer le « travail acharné » accompli ces dernières années. Quand il a pris les commandes de l’instance en 1999, « il n’y avait rien », assure-t-il. Le championnat vivotait et les Requins bleus ne terrifiaient personne. Pour développer le football local, le président a fait un pari : miser sur l’équipe nationale.
Il s’est tourné vers les enfants de la diaspora qui évoluent dans les championnats du Portugal, de France, des Pays-Bas et des Etats-Unis, pour les convaincre de représenter l’archipel. Le vivier a du potentiel : près de 800 000 personnes d’origine cap-verdienne vivent à l’étranger. Une immense communauté surnommée la « onzième île ».
Un championnat national amateur
A l’époque, les terrains de football étaient encore en terre battue et la FCF peinait à rémunérer les joueurs et financer leur séjour. Mais M. Semedo pouvait compter sur la solidité des liens unissant la diaspora et les îles. « L’attachement des joueurs à l’archipel reste fort, constate-t-il. Leurs parents, qui ont émigré, leur ont transmis notre identité, la musique, la cachupa [plat national], et le créole. Venir en équipe nationale est une manière d’honorer leur sacrifice. »
En parallèle, la fédération s’est appuyée sur les programmes de développement de la FIFA qui lui ont permis d’obtenir des centaines de milliers de dollars pour « améliorer les infrastructures » et « la compétitivité internationale ». Le stade national – financé par la Chine – a été inauguré en 2014. Des terrains synthétiques ont été installés un peu partout sur les îles et, désormais, les internationaux disposent de meilleures conditions de préparation. « Cette équipe raconte la vie des Cap-Verdiens et leur résilience », veut croire Orlando Mascarenhas.
Mais cette réussite et l’euphorie qu’elle suscite n’effacent pas les problèmes de fond. Les jeunes de l’archipel – 60 % de la population à moins de 35 ans –, sont confrontés à un taux de chômage qui dépasse les 15 %. Dans une économie qui dépend largement du tourisme (20 % du PIB), le football est rarement un recours.
Le championnat national demeure entièrement amateur. Les douze équipes de première division de Praia se partagent le stade vieillissant de Varzea, au centre-ville, où les rencontres s’enchaînent du vendredi à dimanche sur un terrain usé. Et pour espérer devenir professionnel, les plus talentueux doivent aller en Europe, comme l’ont fait les internationaux Kevin Pina ou Ryan Mendes. « On leur conseille de faire des études, pointe Silveria Nedio, la sélectionneuse de l’équipe nationale féminine. Les élus sont rares. »
« Le football ici, c’est du social »
Certaines équipes « paient » leurs joueurs : environ 150 euros – l’équivalent du salaire moyen –, et jusqu’au double pour les meilleurs. « Le football ici, c’est du social », martèle Paulo Lima, président du Sporting de Praia, l’un des clubs les plus titrés du pays. Son budget annuel s’élève à 40 000 euros. « Ce n’est pas grand-chose, lance cet architecte de 43 ans. On n’a pas de sponsoring, ni de droits télé ni de subvention publique. C’est du mécénat. »
Mario Semedo ne le conteste pas : « Notre championnat coûte très cher à cause des déplacements entre les îles », argue-t-il. La fédération consacre 700 000 euros à l’organisation de ce championnat sur ses 2 millions d’euros de budget annuel. « La fédération va toucher plusieurs millions de dollars grâce à la performance des Requins au Mondial. Nous espérons que cet argent sera réinvesti dans le championnat et les clubs », confie M. Lima.
Au Cap-Vert, les joueurs ont un métier. Les entraînements commencent dès 6 heures avant d’aller au travail. « On n’a pas le choix, soupire Varsénia da Luz, 34 ans, ingénieure informatique et capitaine de l’équipe nationale. On a énormément de potentiel ici, mais beaucoup abandonnent. »
Début juillet, la FCF a présenté ses talents à des représentants du Real Betis, club espagnol de Séville. Des dizaines de garçons âgés de 15 à 17 ans se sont affrontés devant eux, multipliant les dribbles, les accélérations et les frappes de loin, sur deux terrains de Praia. Parmi ces jeunes, Pierre Moreno, milieu prometteur de plus de 1,90 mètre. Son rêve ? Revêtir un jour le maillot rouge de Manchester United. « L’équipe nationale nous ouvre des portes », reconnaît-il. Mais s’il veut espérer devenir professionnel, il devra partir loin, « comme tous les autres ».
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