L’Iran coupé d’Internet alors que le mouvement de contestation du régime gagne de l’ampleur

Les Iraniens ont manifesté dans la soirée du jeudi 8 janvier, à la suite d’un appel lancé par Reza Pahlavi, fils exilé du dernier chah d’Iran, et des partis politiques kurdes. Pour la première fois depuis le début de cette nouvelle vague de protestation, lancée le 28 décembre 2025, la mobilisation a été massive dans les grandes villes.

Le Monde   – Les premiers messages sont arrivés à 2 heures du matin, heure de Téhéran. « C’était spectaculaire ! La foule était incroyablement nombreuse, son courage exemplaire. De 20 heures à minuit, j’ai marché du centre-ville vers le nord de Téhéran. Les forces de l’ordre tiraient des gaz lacrymogènes et avec des fusils à plomb. Les slogans dominants étaient en faveur de Reza Pahlavi [le fils exilé du chah d’Iran], ainsi que : “Mort au dictateur” », raconte Sahand (qui a souhaité conserver l’anonymat), Téhéranais de 47 ans, à propos des manifestations nocturnes du 8 janvier, les plus importantes depuis le début de la nouvelle vague de contestation qui secoue le pays, le 28 décembre 2025. Profitant de quelques minutes de connexion à Internet, Sahand a pu envoyer ces messages avant d’être coupé du réseau.

Avant cette coupure, des vidéos montrant les manifestations dans de nombreuses villes iraniennes ont pu être mises en ligne. A Karadj (à 30 kilomètres à l’est de Téhéran), Machhad (nord-est), Babol (nord) ou Kermanshah (ouest), les manifestants scandaient des slogans tels que « Mort à [Ali] Khamenei », le Guide suprême iranien, et « C’est la dernière bataille, Pahlavi reviendra », en référence à la dynastie du même nom, renversée en 1979 par la révolution islamique. De nombreuses images montraient des incendies de préfabriqués, de véhicules de police, ainsi que de portails de mosquée.

Cette mobilisation résulte en partie de l’appel à manifester lancé par Reza Pahlavi, fils exilé du dernier chah d’Iran, dans une vidéo publiée le 6 janvier. Il invitait les Iraniens à scander des slogans contre le régime « où que vous soyez, dans la rue ou même depuis vos maisons ». « La concentration des foules pousse les forces à reculer et augmente les chances de ralliement en votre faveur. Il est donc important de maintenir cette accumulation et cette ampleur », ajoutait-il.

Rejet du pouvoir en place

Dans le même temps, sept partis politiques kurdes iraniens basés en Irak avaient lancé un appel conjoint à une grève générale le 8 janvier. Avant l’arrêt d’Internet, des témoignages faisaient état de stores de boutique abaissés dans des dizaines de villes kurdes et ailleurs dans le pays. « Toutes les galeries marchandes sont fermées, expliquait un habitant de la ville portuaire de Bandar-e Abbas, située dans sud de l’Iran, jeudi 8 janvier après-midi. D’habitude, les gens d’ici n’aiment pas prendre de risques, mais ils ont rejoint le mouvement parce qu’ils n’ont plus d’autre choix que celui de crier. Une chose les unit : le rejet du pouvoir en place. »

Commencée le 28 décembre 2025, la contestation avait d’abord été menée par les petits commerçants du bazar de Téhéran après la chute vertigineuse du rial, la monnaie nationale, avant de s’étendre à d’autres localités, mobilisant des couches défavorisées et la classe moyenne paupérisée. Pour la première fois, jeudi, les grandes villes ont connu une mobilisation massive. Selon l’organisation Human Rights Activists News Agency, au moins 42 manifestants avaient été tués avant cette journée de mobilisation, dont cinq mineurs ainsi que huit membres des forces de l’ordre.

Parmi les témoignages recueillis dans la nuit de jeudi à vendredi par Le Monde, un habitant de Téhéran a rapporté la mort d’une femme touchée par balles lors d’une manifestation. « Je connais son fils. Il a été appelé par sa mère qui lui a dit avoir été blessée. Lorsqu’il est arrivé, des passants lui ont indiqué l’hôpital où elle a été conduite. Là, on lui a annoncé sa mort », explique cet homme qui, lui, est connecté à Internet grâce à une antenne Starlink.

Ces manifestations sont les premières dans le pays depuis la guerre de juin 2025 qui a opposé l’Iran à Israël, soutenu par les Etats-Unis, sur fond d’affaiblissement de l’« axe de la résistance » − les alliés de la République islamique dans la région. La persistance des tensions laisse craindre une nouvelle escalade militaire avec l’Etat hébreu et Washington. L’intensification de la contestation a également été encouragée par des facteurs extérieurs, notamment l’enlèvement du président vénézuélien, Nicolas Maduro, le 3 janvier, par les forces américaines, et les déclarations du président américain, Donald Trump, menaçant le régime iranien de bombardements si ce dernier recourait à la violence contre les manifestants.

« Nous surveillons la situation »

Le 8 janvier, interrogé après la mort de dizaines de personnes en Iran, M. Trump a pourtant nuancé ses propos : « Certains ont été tués en raison de problèmes de contrôle des foules et d’autres incidents. Je ne suis pas sûr qu’il faille nécessairement désigner quelqu’un comme directement responsable. Nous surveillons la situation de très près. » Concernant une éventuelle entrevue avec Reza Pahlavi, il a ajouté : « Je l’ai observé, et il me semble quelqu’un de bien, mais je ne suis pas sûr qu’il serait approprié, à ce stade, de le rencontrer en tant que président. » Le président américain a ajouté qu’il préférait laisser la situation évoluer : « Je pense qu’il faut laisser tout le monde agir et voir qui émergera. »

En réaction aux événements en Iran, la France dit comprendre « les aspirations légitimes du peuple iranien » et appelle les autorités iraniennes « à la plus grande retenue » dans leur réponse aux manifestations, a indiqué, vendredi 9 janvier, une source diplomatique aux journalistes. « On suit avec une grande préoccupation les événements en Iran », a-t-elle ajouté.

Vendredi matin, alors que les sites d’information iraniens étaient inaccessibles de l’étranger, la télévision d’Etat a rompu son silence pour dénoncer les actes d’« agents terroristes » à la solde des Etats-Unis et d’Israël qui auraient provoqué incendies et violences, précisant que les manifestations avaient fait des victimes, sans donner davantage de détails.

NetBlocks, un organisme de surveillance de la cybersécurité, a annoncé que l’accès à l’Internet mondial de l’Iran avait été totalement coupé dans tout le pays. Avant cette grande mobilisation, les autorités iraniennes avaient limité les coupures aux localités où se déroulaient les manifestations, tandis que le reste du pays subissait des perturbations et des baisses de débit.

« Black-out complet »

« Nous sommes dans une situation de black-out complet », explique Amir Rashidi, expert pour l’ONG Miaan, une organisation de défense des droits humains et des droits numériques. « Les antennes de téléphonie mobile, les SMS et les appels téléphoniques ont également été coupés. Le brouillage est désormais concentré sur Starlink − sans succès, mais cela montre que les autorités se retrouvent dans une situation désespérée. »

Pour cet expert, cette situation rappelle la coupure totale d’Internet en novembre 2019, lors de la vague de contestation déclenchée par la hausse des prix de l’essence. « A l’époque, Internet avait été coupé pendant douze jours. Prolonger cette situation aujourd’hui relève d’un choix politique », précise-t-il.

Profitant d’une dernière fenêtre d’ouverture sur le monde extérieur, un peu avant 21 heures, heure de Téhéran, Ali (qui a requis l’anonymat), retraité de 67 ans vivant dans une ville du nord de l’Iran, a pu envoyer quelques messages sur WhatsApp, de retour d’une manifestation. « Ma femme et moi sommes partis à pied vers le centre-ville à 19 heures. La présence des forces de l’ordre était telle que c’était comme si la loi martiale était en vigueur. »

Il affirme que les gardiens de la révolution, l’armée idéologique, ont empêché tout rassemblement et ont tiré au fusil à plomb dès que les premiers slogans ont été scandés. Sa femme a été légèrement touchée, et lui a inhalé beaucoup de gaz lacrymogène. Sur le chemin du retour, il a vu des jeunes mettre le feu à des poubelles et ériger des barricades. « J’ai participé aux manifestations de 2009 [à la suite de la réélection frauduleuse de l’ancien président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad], et à celles en 2022 pendant le mouvement Femme, vie, liberté. Mais ce soir, j’ai ressenti un vrai espoir pour le changement. Bientôt, le régime sera tombé », espérait-il, avant que sa connexion Internet ne soit coupée.

 

 

 

Source : Le Monde  

 

 

 

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