L’exfiltration secrète de Donald Trump, symptôme d’un dispositif de sécurité marqué par la fébrilité et l’improvisation

A l’issue du sommet de l’OTAN, le 8 juillet à Ankara, la presse croyait voyager avec le président américain à bord de l’ancien Air Force One. En réalité, il avait été discrètement transféré dans un autre avion en raison de menaces de l’Iran, ont révélé lundi le « Washington Post » et le « New York Times ». « J’ai suivi ce que disaient le Secret Service et les militaires », a réagi le milliardaire, mardi.

Le Monde  – Les journalistes américains suivant Donald Trump dans tous ses déplacements ne remarquèrent rien de spécial, le 8 juillet, lorsqu’ils prirent place à bord de l’avion présidentiel à Ankara. Des en-cas les attendaient. Pour des raisons de sécurité, les services secrets demandèrent de garder les stores des hublots fermés. Le sommet de l’OTAN venait de s’achever en Turquie, focalisé sur la guerre en Iran. Il était temps de rentrer à Washington.

Seul imprévu : dans un message sur son réseau Truth Social, le magnat avait annoncé que l’appareil utilisé ne serait pas, comme à l’aller, le luxueux Boeing 747-8 offert par le Qatar, mais l’ancien Air Force One, « en souvenir du bon vieux temps ». L’avion flambant neuf était envoyé, lui, vers la base américaine de Mildenhall, au Royaume-Uni, pour permettre aux soldats d’en découvrir la splendeur.

Voilà pour la version officielle. Les journalistes à bord ne se doutaient pas, alors, que l’avion stationnait sur le tarmac, que Donald Trump était au même moment évacué, dans le secret le plus total, afin d’embarquer à bord d’un autre appareil, un Air Force C-32A. Ce transfert a eu lieu grâce à un camion de service aéroportuaire, stationné à l’avant, employé en temps normal pour acheminer les plateaux-repas et d’autres produits pour les vols. Une fois au Royaume-Uni pour une étape de ravitaillement, le président américain a repris place à bord d’Air Force One, avant d’en descendre devant témoins pour rejoindre, cette fois, le Boeing qatari, direction Washington.

Scepticisme

Cette ruse, qui témoigne d’une forme de fébrilité et d’improvisation dans le dispositif autour de Donald Trump, a été révélée, lundi 10 août, par le Washington Post, puis confirmée dans une autre enquête par le New York Times. Elle a été motivée, selon ces quotidiens, par l’existence de menaces iraniennes contre le républicain, conduisant son entourage à imaginer ce subterfuge. Celui-ci a été mis en œuvre au mépris de la transparence habituelle pratiquée au sujet de la localisation du président, ainsi que de la sécurité de la presse, cette dernière ignorant tout de ces menaces. D’autres dirigeants américains – George W. Bush en Irak, Barack Obama en Afghanistan, Joe Biden en Ukraine – s’étaient rendus en zone dangereuse dans des conditions exceptionnelles de sécurité et de dissimulation. Mais jamais à l’insu complet de tous les médias.

« J’ai suivi ce que disaient le Secret Service et les militaires. Ils voulaient que je prenne un autre vol, un autre avion », a commenté Donald Trump, mardi, devant des journalistes, après un déplacement dans l’Ohio, confirmant de fait ce discret changement d’appareil. Avant d’ajouter : « Je dois juste faire ce qu’ils disent. » 

A Ankara, peu de personnes, dont le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, et le chef d’état-major des forces armées, le général Dan Caine, étaient dans la confidence. Pour les services secrets, la protection du président est évidemment une priorité absolue, n’autorisant pas d’ambiguïté ou de doute. Toutefois, la réalité opérationnelle des menaces iraniennes demeure en question, au-delà d’un désir de vengeance après la mort du Guide suprême Ali Khamenei et de nombreux cadres religieux et militaires du régime, dès le début des frappes américano-israéliennes, le 28 février.

Au cours des semaines précédant le sommet à Ankara, l’Etat hébreu avait averti l’administration Trump de l’existence de ces menaces. Certains officiels américains, selon la presse, accueillirent cette communication avec scepticisme, y voyant un subterfuge du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, pour pousser Washington à reprendre les frappes massives contre Téhéran.

Controverses

Quelques heures avant l’échange d’avions, Donald Trump s’était exprimé aux côtés du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. « Ils veulent éliminer le dirigeant américain, moi. Je suis sur toutes leurs listes. J’ai vu des choses ce matin. Je suis sur chacune de leurs listes. Et jusqu’à présent, je suppose que j’ai eu un peu de chance. »

Plus tard, lors du vol entre le Royaume-Uni et Washington, il a eu un échange avec les journalistes, qui l’ont interrogé sur ces menaces. « Eh bien, j’ai une menace permanente. Je suis numéro un sur leur liste, avant vous. Si je tombe, vous tombez, n’est-ce pas ? Peut-être qu’un jour, vous voudrez changer de profession. »

L’affaire de la ruse a mis en émoi la presse américaine. Elle s’ajoute au feuilleton des avions présidentiels. Le Boeing 747-8 offert par le Qatar, en 2025, suscite depuis le début des controverses. Sa sécurisation complète, dans le cas d’un appareil fourni par une puissance étrangère, crispe les experts. Rénové à la hâte, il ne dispose pas de tous les équipements militaires de pointe nécessaires à la protection du président américain. Dans un communiqué, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a reconnu que le Boeing, « parfaitement sûr », devra néanmoins bénéficier, cet automne, d’ajouts et de renforcements, ce qui nécessitera une intervention d’un mois. Pourquoi, dès lors, l’avoir utilisé dans la précipitation, pour se rendre en Turquie ?

La finalité de l’avion pose aussi problème. S’agit-il d’un cadeau à la présidence américaine ou à Donald Trump à titre personnel, évalué à 400 millions de dollars (près de 350 millions d’euros) ? Ce dernier a annoncé qu’il conserverait le Boeing après son départ de la Maison Blanche, le mettant à la disposition de sa future bibliothèque présidentielle. Le mot « bibliothèque » semble ambitieux. Selon les propres mots de Donald Trump, fin mars, le bâtiment sis à Miami, en Floride, sera une tour immense, « le plus probablement un hôtel avec un magnifique bâtiment en dessous et un avion 747 Air Force One dans le hall ».

Une vidéo virtuelle diffusée par le président américain montrait notamment une salle de bal, une statue de lui-même en or ou encore une reproduction du bureau Ovale de la Maison Blanche. De son côté, le groupe Boeing confirme son propre délai de livraison : il espère fournir un nouvel Air Force One en 2028, après des années de retard.

 

 (Washington, correspondant)

 

 

Source : Le Monde

 

 
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