Leumine, le jeune qui fait scroller le passé

HISTOIRE 2.0

Le Soleil  – À l’ère des scrolls infinis et des vidéos éphémères, Leumine Ndiaye a choisi d’installer l’histoire au cœur des écrans. Juriste de formation, ce jeune Thiessois s’est imposé sur les réseaux sociaux en racontant, avec rigueur et sens du récit, les grandes figures et les épisodes méconnus du passé sénégalais et africain. Une manière, pour ce vulgarisateur suivi par des centaines de milliers d’abonnés, de réconcilier une génération connectée avec sa mémoire. 

« Saviez-vous que… ? » Trois mots, et tout s’arrête. Trois mots, et ton écran devient une machine à remonter le temps. Dans l’océan numérique où les vidéos défilent à la vitesse d’un pouce impatient, Leumine a trouvé la formule pour suspendre le mouvement. Un regard caméra, une anecdote bien choisie, et soudain l’histoire surgit au milieu du flux. Sans formation académique en histoire, mais armé d’une curiosité insatiable et d’un goût prononcé pour la transmission, il s’est imposé en quelques années comme l’un des jeunes vulgarisateurs les plus suivis de sa génération. Derrière le pseudonyme Leumine se cache Amadou Lamine Ndiaye, un Thiessois au parcours inattendu, juriste de formation et passeur de mémoire par vocation. Car avant les vidéos virales, il y avait d’abord un enfant fasciné par les récits de son père. « Depuis tout petit, il me racontait nos héros, nos événements, nos batailles », se souvient-il. Dans ce salon familial transformé en salle de classe improvisée, l’histoire n’était pas une matière scolaire mais plutôt une aventure.

À l’école pourtant, quelque chose cloche. Le jeune élève découvre que les programmes consacrent davantage de pages aux dynasties européennes qu’aux figures africaines. Une dissonance qui le frappe très tôt. « On nous parlait beaucoup d’histoire européenne, mais très peu de la nôtre », déplore le créateur de contenu. Ce manque agit comme une étincelle. L’idée qu’une génération entière puisse ignorer son propre passé lui paraît absurde. Selon lui, l’histoire du Sénégal existe, mais ses passeurs se font rares et ses récits circulent peu.

Du droit aux archives : un détour inattendu

Rien, pourtant, ne prédestinait Amadou Lamine Ndiaye à devenir l’un des visages numériques de la vulgarisation historique. Après son baccalauréat à Thiès, il quitte sa région pour Dakar afin d’intégrer l’Université du Sahel grâce à une bourse de l’État. Il y obtient une licence en droit avant de poursuivre ses études tout au nord du pays. Direction Université Gaston Berger de Saint-Louis (Ugb), où il décroche entre 2015 et 2017 un master en droit public général. Juriste donc, et non historien.

Mais parfois, les vocations suivent des chemins détournés. Les bibliothèques universitaires deviennent pour lui des terrains d’exploration. À force de lectures et de recherches personnelles, il accumule notes, anecdotes et références.

Une question, en particulier, dit-il, le travail longtemps : pourquoi Lat Dior est-il considéré comme un héros national ? La question revient souvent dans les débats publics, parfois accompagnée d’une critique simpliste : n’aurait-il fait que fuir face à l’armée coloniale ?

Cette interrogation agit comme un déclic. En creusant le sujet, Leumine découvre une réalité bien plus complexe : stratégies militaires, rapports de force politiques, résistances locales. L’histoire, loin d’être un récit figé, devient pour lui une enquête. « C’est là que je me suis dit qu’un jeune devait faire des recherches et surtout les partager », explique-t-il. Pendant longtemps, ses contenus prennent la forme de textes. Sur X et Instagram, il publie des fils historiques, des anecdotes, des archives. Lentement mais sûrement, une communauté se construit. Pendant six ans, ce travail discret lui permet de rassembler plus de 300 000 abonnés. Puis l’année dernière, Leumine se lance dans la vidéo. Sa première publication virale raconte le destin de Aline Sitoe Diatta, héroïne de la résistance en Casamance.

Quand l’histoire devient virale

De par son originalité, la vidéo circule, se partage et se commente. Le succès est immédiat. Dans le même temps, il apparaît à la télévision pour des chroniques historiques à la 2Stv aux côtés de l’animateur Pape Sidy Fall. Les thèmes abordés ? Des figures comme Lat Dior ou Blaise Diagne, mais aussi des épisodes méconnus du passé sénégalais. Le phénomène prend alors une ampleur inattendue. Chaque semaine, des milliers d’abonnés rejoignent ses plateformes. Étudiants, enseignants, journalistes, parfois même des historiens lui écrivent pour commenter ses contenus. La recette de ce succès tient en une idée simple. Il s’agit de raconter l’histoire comme une histoire. Chez Leumine, chaque vidéo fonctionne comme un récit miniature.

Il y a un suspense, un rebondissement, parfois une anecdote savoureuse. Et toujours cette capacité à condenser une information dense dans un format accessible. Mais derrière la simplicité apparente des vidéos se cache un travail de fourmi. La préparation d’un contenu peut prendre de deux jours à une semaine, parfois davantage lorsque le sujet est sensible. Livres spécialisés, articles scientifiques, archives coloniales, témoignages contemporains : tout est passé au crible. Chaque information est vérifiée, comparée, croisée. « La fiabilité repose sur la possibilité de vérifier les sources », insiste-t-il. Cette méthode comparative permet d’écarter les récits trop fragiles ou mal documentés. Une exigence essentielle à l’ère des réseaux sociaux, où la moindre approximation peut déclencher une avalanche de commentaires. Le choix des sujets obéit lui aussi à une stratégie.

Leumine scrute les éphémérides, observe l’actualité, et privilégie les figures ou événements oubliés. Parmi eux, Battling Siki, né Amadou Fall connu comme Louis Phal et Mbarick Fall, premier Africain champion du monde de boxe, dont le parcours mêle gloire sportive et racisme violent.

Certains épisodes historiques l’ont particulièrement marqué, comme les débuts du conflit en Casamance. Un événement qu’il considère comme « un malentendu historique » aux conséquences durables. Mais il aime aussi révéler des anecdotes étonnantes. Peu de Sénégalais savent par exemple qu’une partie de l’or de la France fut déplacée vers Dakar et Thiès pendant la Seconde Guerre mondiale afin d’éviter qu’il ne tombe aux mains des armées allemandes. L’histoire, soudain, devient une succession de révélations. Si les vidéos rencontrent un tel succès, c’est aussi grâce à l’implication du public. Les commentaires fusent, les débats s’ouvrent, les internautes complètent parfois les récits avec leurs propres souvenirs ou recherches. Certains sujets suscitent même de vives discussions. Ce fut le cas lorsqu’il évoqua les photographies de dirigeants étrangers posant devant la porte du non-retour de Maison des Esclaves.

Une audience exigeante mais passionnée

La question posée à son audience était simple mais aussi bien dérangeante. Ces visiteurs peuvent-ils réellement ressentir ce que les ancêtres déportés ont vécu ?

Les réactions furent nombreuses. Parfois critiques, souvent passionnées. Mais pour Leumine, ces débats sont la preuve que l’histoire reste vivante. Et puis il y a les messages plus discrets, ceux qui arrivent dans les boîtes privées : des jeunes qui lui écrivent simplement pour dire qu’ils viennent de découvrir un épisode de l’histoire nationale. « C’est ce qui me motive le plus », confie le jeune aux yeux rayonnants, tel un poète en quête d’inspiration.

Aujourd’hui, Leumine ne cache plus ses ambitions. Les vidéos ne sont qu’un début. À long terme, il souhaite bâtir une véritable société médiatique dédiée à l’histoire et à la recherche, à l’image des grandes chaînes documentaires internationales. Films historiques, livres pour enfants, ouvrages grand public, plateformes éducatives : les projets ne manquent pas. L’idée est bien ambitieuse. Leumine souhaite faire de l’histoire un objet culturel populaire. Dans un pays où les réseaux sociaux rassemblent des millions d’utilisateurs, les créateurs de contenus peuvent devenir des relais essentiels du savoir. « Un créateur peut fédérer des milliers, voire des millions de personnes. Diffuser un contenu utile, comme l’histoire, participe à la transmission », explique-t-il. À condition, bien sûr, de « conserver une boussole : la rigueur, l’objectivité et la responsabilité. » Car au fond, la mission qu’il s’est donnée dépasse la simple viralité. Il veut réconcilier une génération avec son passé. Le passé n’est jamais vraiment derrière nous. Avec Leumine, un écran suffit pour voyager dans le temps, et un simple « Saviez-vous que… ? » transforme votre scroll quotidien en aventure historique. Alors, prêts à cliquer et découvrir ce que vos livres d’école ont oublié ?

Adama NDIAYE

Source : Le Soleil (Sénégal)

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