Afrique XXI – Les femmes africaines écrivent et produisent des ouvrages remarquables et ce, depuis que la littérature existe. Écrire est un acte politique qui permet aux autrices de faire preuve d’ingéniosité, de sensibilité, mais aussi d’agentivité. Celles du continent africain, et plus particulièrement du Sénégal, s’y essaient de fort belle manière. Pour le cas du Sénégal, en ce qui concerne la thématique de l’exil et du voyage, Ken Bugul, Fatou Diome et Aminata Sophie Dièye ont produit des ouvrages remarquables qui constituent jusqu’à aujourd’hui une formidable trame pour questionner la dimension politiquement située liée au voyage.
Avant de parler plus amplement des écrits de ces femmes et de leur impact, il serait important de faire un petit rappel historique. Le 1er décembre 2024, le Sénégal a célébré le 80e anniversaire du massacre des tirailleurs sénégalais au Sénégal comme en France ; et cette dernière semble – aujourd’hui – plus engagée1 dans l’optique de la réparation de ce crime, même si des parts d’ombre subsistent. Sembène Ousmane rend hommage à ces valeureux soldats dans son inoubliable film Camp de Thiaroye, en 1988. D’autres œuvres de fiction, aussi filmiques que livresques, suivront, mais toujours axées autour des vécus héroïques de ces hommes noirs africains morts pour la France.
Ces hommes avaient des compagnes dont certaines les ont suivis au front. Sous le surnom de « Madame Tirailleur », elles ont été réquisitionnées pour assurer l’intendance, de même que l’approvisionnement en munitions, parfois au péril de leur vie. Aujourd’hui, on en sait très peu sur elles. Ces femmes ont vécu sur la solde de leur mari et ont remplacé les fourgonnettes classiques pour que leurs conjoints combattent l’ennemi. Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, les combattants ont été accompagnés de leurs épouses2.
Le triptyque genre-race-classe
Lorsqu’elles perdent la vie, elles obtiennent de timides hommages, tels que celui de Mouina3, « épouse du Caporal goumier Ahmed Yacoub, blessée mortellement au combat de Talmeust, en distribuant des cartouches sur la ligne de feu ». Que retient-on aujourd’hui de ces migrantes de la première heure ? Migrantes, elles l’ont été sous la contrainte au même titre que leurs combattants de compagnons. Mais pour elles, femmes noires et africaines, partir peut revêtir un double, voire un triple coût : leur genre, leur classe sociale et leur race. Le triptyque genre-race-classe, qui illustre parfaitement cette quête de soi dans un déplacement subi, imposé, jusqu’à l’effacement de soi, en est la parfaite illustration. Et comme ce sont des femmes, elles sont plongées dans la rhétorique axée autour de leurs devoirs.
On ne peut parler de littérature féminine et d’exil sans parler de Mariétou Mbaye, alias Ken Bugul. Sans minimiser l’impact que ses autres congénères ont eu sur les lettres (féminines) sénégalaises, la personne et les écrits de Ken Bugul cristallisent de fort belle manière l’exil. On pourrait l’appeler4 « la reine de l’écriture d’introspection ». Car elle a cette éblouissante capacité d’aller chercher au fond d’elle de la matière pour en faire des récits, de politiser l’intime et de l’offrir aux lecteurices. On peut la considérer comme subversive, voire provocante, mais que serait l’art, et surtout la littérature, s’il ne nous poussait pas à nous questionner, et parfois à la limite de l’inconfort ? Si on y rajoute l’exil, le voyage vers l’Europe, cette immensité de tous les possibles, cette femme nous parle si crûment de ses expériences, de la (re)découverte de son soi, de la délectation qu’elle peut en tirer avec tant de cran, tellement de sincérité, que c’en est vulnérable.
Ce passage de Riwan ou Le Chemin de sable (Présence africaine, 1999) est saisissant :
Rester soi-même, avec l’énergie du désespoir et imposer son identité, peu importait laquelle d’ailleurs, jusqu’à la destruction totale du gène de la bêtise humaine.
En somme, Ken Bugul nous pousse à sans cesse (ré)interroger notre identité, qui est en mutation perpétuelle. Et quand l’éloignement s’y mêle, le doute face à soi et à ses tourments devient un exercice à plein temps…
La quête effrénée du bonheur
Dans Celles qui attendent (Flammarion, 2010), Fatou Diome nous pousse à nous rendre compte « qu’un vis-à-vis avec sa propre ombre pouvait s’avérer aussi redoutable qu’un tête-à-tête avec un loup-garou ». Celles qui attendent les bien nommées, qui mettent leur existence, leurs joies, leurs peines en suspens, car les hommes sont partis, emportant avec eux une part d’ELLES. Dans ce roman, intimement lié à la propre trajectoire de Fatou Diome, qui a beaucoup écrit sur les questions d’émigration, les femmes s’oublient, et perdurent dans l’attente des fils, des conjoints et des frères partis explorer l’ailleurs, si riche de promesses.
Source : Afrique XXI
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