Afrique XXI – Passé le portail d’entrée de la zone de conservation du Ngorongoro, dans le nord de la Tanzanie, la route s’élève en lacets sur une piste de terre ocre. Des dizaines de 4×4 chargés de touristes, venus pour la plupart d’Amérique du Nord ou d’Europe, descendent en sens inverse. « Même si le Ngorongoro est notre maison, nous n’y sommes plus les bienvenus », explique Joseph Oleshengay, avocat des droits humains et membre du peuple massaï qui vit entre le Kenya et la Tanzanie.
« Depuis au moins dix ans, je défends devant les tribunaux les causes de ma communauté. Dans le nord de la Tanzanie, les Massaïs subissent des injustices au nom de la soi-disant conservation de la nature. Avec mes frères, nous essayons d’y mettre un terme avec les moyens dont nous disposons. » Pour beaucoup, il est devenu l’unique espoir de se faire entendre. « Mon objectif est d’empêcher le gouvernement tanzanien de nous priver de notre bien le plus précieux : la terre. »
La zone de conservation du Ngorongoro est un écosystème à la fois unique et fragile. Ce territoire situé près de la frontière kényane abrite quelque 25 000 grands mammifères – lions, zèbres, gnous, éléphants et rhinocéros noirs – ainsi que le plus grand cratère volcanique intact et non submergé au monde. Pour ces raisons, l’Unesco l’a inscrit en 1979 au patrimoine mondial de l’humanité, avant d’en reconnaître en 2010 la valeur culturelle, indissociable des traditions des communautés massaïs qui y vivent.
Les Massaïs soumis à « de strictes restrictions »
« Depuis 1975, les autorités ont commencé à, comme elles disent, “réglementer” cette zone : elles ont restreint nos déplacements, délimité les espaces où nous pouvons vivre et interdit l’accès au cratère », poursuit Joseph, faisant allusion à la décision du ministère tanzanien des Ressources naturelles et du Tourisme, qui a, la même année, interdit aux communautés massaïs l’accès au grand cratère. L’avocat et militant précise : « Aujourd’hui, les communautés massaïs vivant dans la zone de conservation sont soumises à de strictes restrictions. Les zones de pâturage sont réduites, la construction de nouvelles habitations, même traditionnelles, est interdite, et un quota maximum de bétail par personne a été fixé. En somme, il ne reste que 4 % du territoire de la réserve de Ngorongoro pour les communautés. »
Pour les Massaïs du Ngorongoro, gardiens de la nature depuis des siècles et dépendants de l’élevage, ces règles n’ont pas eu seulement des conséquences économiques. « Nous faisons partie intégrante de ce territoire. Le cratère, par exemple, avait une signification qui dépassait la simple activité pastorale, notre principale source de vie. Il était lié à notre foi et à nos rites sacrés », insiste l’avocat, tandis que sa voiture dépasse le point d’observation de la caldeira, d’où les touristes, occupés à prendre selfies et vidéos, contemplent le paysage.
La perspective est tout autre pour les Massaïs : le gouvernement met en œuvre un plan de relocalisation qui prévoit le déplacement forcé d’au moins 70 000 personnes. Les images satellites analysées pour cette investigation par PlaceMarks montrent que de nouveaux sites d’installation sont déjà en construction à Msomera, Kitwai et Sauny. Ni les autorités de la zone de conservation ni le ministère tanzanien des Ressources naturelles et du Tourisme n’ont répondu aux questions envoyées par Afrique XXI.
Un déplacement massif des personnes en projet
Depuis environ cinq ans, le gouvernement dirigé par la présidente Samia Suluhu Hassan a mis en œuvre des politiques encore plus radicales pour relocaliser les Massaïs du Ngorongoro. Selon des sources gouvernementales tanzaniennes, sur les 93 000 Massaïs vivant dans la zone de conservation, au moins 73 000 devront être déplacés. « Lorsqu’un pays dépend des revenus du tourisme et de la chasse sportive aux animaux sauvages, il est très tentant pour le gouvernement de miser sur ce système », explique Mathew Bukhi Mabele, enseignant-chercheur à l’université de Dodoma. « Une nature vidée de toute présence humaine est un préalable idéal pour lancer de nouveaux projets touristiques ou créer des réserves de chasse – autrement dit pour augmenter les recettes. »
Les autorités tanzaniennes agissent sur la base de la section 4 du Land Act. « En Tanzanie, la terre est placée sous la tutelle fiduciaire du président. S’il ou elle estime qu’il existe un intérêt public, le président peut modifier sa classification », précise Mabele. Le chef de l’État peut reclasser un territoire et décider librement de son usage, sans avoir de comptes à rendre à la population. « Et, depuis 2009, il y a eu une véritable révolution dans la gestion foncière. Le Parlement a adopté une loi qui supprime les compensations pour ce type d’expropriation. À leur place, il n’y a plus que des “consolations”. La différence est énorme », poursuit le professeur. L’État n’est plus tenu d’indemniser les personnes en fonction de la valeur réelle de leur perte. Les « consolations » relèvent du bon vouloir des autorités.
Pour pousser les Massaïs à quitter leurs terres, le gouvernement a décidé de les affaiblir progressivement jusqu’à rendre leur survie sur place impossible. Dans cette optique, les premiers services supprimés ont été les services publics de base. « Ils ont ordonné la démolition sous trente jours des dispensaires médicaux et en ont rasé six sur sept », raconte l’avocat. L’épisode remonte à 2022, quand le porte-parole du gouvernement avait déclaré au Parlement que c’était « le seul moyen de forcer les Massaïs à partir ».
Réédition d’une tactique coloniale
Un document officiel de la zone de conservation du Ngorongoro obtenu par Joseph révèle que les autorités ont bloqué les comptes bancaires de plusieurs villages sans donner la moindre explication. « Les écoles tombent en ruine. Les fonds destinés à leur réhabilitation sont gelés depuis des années », témoigne un fonctionnaire qui préfère garder l’anonymat par crainte de représailles. Les conséquences de ces mesures de pression sociale et économique sont dévastatrices. Dans les villages du Ngorongoro, les classes accueillent des centaines d’élèves entassés sur des bancs ou assis à même le sol, tandis que la pénurie de médicaments a eu de graves répercussions sur la santé des habitants. À cela s’ajoute, selon l’ONG Flying Medical Service – qui assurait jusqu’en 2023 les évacuations sanitaires par avion –, l’interruption complète de la distribution de vaccins dans la région.
Journaliste, photographe et vidéaste indépendant
Davide Lemmi est un journaliste indépendant
Khalifa Saïd est un écrivain et chercheur indépendant basé à Dar es Salaam, en Tanzanie
Source : Afrique XXI
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