Les librairies du Mali s’éteignent, mais la littérature résiste

Afrique XXI – Enquête · Autrefois vibrionnante à Bamako, la vente de livres semble au plus bas. Si les autrices et les auteurs maliennes ne se découragent pas, les habitudes ont bien changé, entre l’achat de copies bon marché dans la rue, l’avènement d’internet et un désintérêt pour le livre chez les plus jeunes.

Le silence est désormais total dans les locaux de la librairie Autour du livre, dans le quartier du Fleuve, à Bamako. Pour Magatte N’Diaye, ce n’est pas qu’une fermeture commerciale, c’est l’effondrement d’un idéal. « La librairie est née d’une discussion avec mon époux sur l’éducation des enfants au Mali, les difficultés que les parents et les enfants rencontrent pour avoir accès aux livres, témoigne la propriétaire. J’avais moi-même rencontré les mêmes difficultés quand j’étais adolescente. Je me rappelle, j’avais supplié ma mère pour qu’elle aille m’inscrire à la bibliothèque de l’Institut français. Le projet est né comme ça. »

Dès son ouverture, Autour du livre ne se limite pas à la vente. Magatte N’Diaye imagine un espace de transmission dans lequel la librairie et la bibliothèque cohabitent. « Je voulais faire une librairie et une bibliothèque. La bibliothèque était à l’étage, et la librairie au rez-de-chaussée. » Mais cette ambition se heurte rapidement à un obstacle plus profond : l’absence de culture du livre. « Le projet bibliothèque s’est arrêté quelques mois après. Je n’ai même pas pu tenir un an, parce que l’éducation des enfants et des parents sur les livres est vraiment catastrophique. » L’espace évolue alors vers une autre forme de médiation culturelle, plus encadrée. « Chaque samedi, on faisait des ateliers de lecture pour les enfants. » Une transmission patiente, adaptée aux âges, pensée comme une initiation durable à la lecture. Magatte N’Diaye décrit une réalité implacable où l’économie dicte sa loi. « Pendant les huit derniers mois, on ne parvenait plus à couvrir le loyer. On vendait un livre par jour, parfois rien du tout. Le livre ne sera jamais la priorité quand les gens luttent pour leur survie quotidienne. »

À cette situation s’ajoutent les difficultés de logistique : « Importer des livres coûte excessivement cher. Les frais de transport, les taxes, les douanes… tout cela pèse sur le prix final. Et quand vous présentez un livre à 15 000 ou 20 000 F CFA (22,90 euros ou 30,50 euros) à un client, il vous regarde avec effroi. » Pour l’écrivain Mohamed Diarra (auteur notamment de Un corps dans un lit de marigot, (chez L’Harmattan), le poids financier apparaît dès la genèse de l’œuvre. « L’édition coûte cher, explique l’enseignant chercheur. C’est avant tout une affaire commerciale. Je dépense au-delà de 500 000 F CFA pour chaque parution. L’écriture ne nourrit pas son homme. Le seul réconfort, c’est de se faire un public. »

La concurrence des « librairies par terre »

La fermeture d’Autour du livre n’est pas un accident isolé. Car il est aussi l’aboutissement d’un lent désengagement de l’État. Dans les années 1960, la Librairie populaire du Mali (LPM), société d’État née avec l’indépendance active jusqu’en 1988, avait pour mission de garantir un accès équitable aux livres et aux manuels scolaires sur l’ensemble du territoire. Ce modèle est aujourd’hui démantelé. Selon l’Étude sur le secteur du livre au Mali, d’Ismaïla Samba Traoré et Mohamed Diarra (publiée en 2018 par l’Organisation malienne des éditeurs de livre, Omel), le paysage actuel est marqué par une cohabitation déséquilibrée entre quelques librairies formelles, concentrées à Bamako, et un vaste réseau informel de « librairies par terre ». Plus de 50 % des ouvrages en circulation proviendraient de copies piratées ou de circuits opaques échappant à toute fiscalité, relève l’étude. « Les “librairies par terre” vendent des copies à 2 500 ou 5 000 F CFA. Les gens pensent que nous vendons cher, alors que nous proposons l’original », regrette Magatte N’Diaye.

Moussa Guindo est vendeur de livres « par terre » sur la Colline du savoir, nom donné au site qui abrite plusieurs facultés de Bamako. Sa librairie fait face à la faculté d’histoire et de géographie. Ici, pas de boutique ni de vitrine : les livres sont installés à même le sol, à l’ombre d’une grande bâche tendue entre les arbres. Chaque ouvrage est protégé dans un sachet plastique transparent, puis disposé sur une vaste bâche noire étendue au sol, qui sert à la fois de présentoir et de protection contre la poussière et l’humidité.

Les livres sont alignés en rangées ordonnées, formant une large mosaïque de couvertures colorées. On y trouve des ouvrages d’occasion et neufs : romans, essais, manuels scolaires et universitaires, livres de philosophie, de sciences, d’économie, mais surtout de nombreux ouvrages de développement personnel. À côté, des cahiers et des fournitures scolaires sont empilés.

Moussa Guindo exerce ce métier depuis une dizaine d’années et admet que, par rapport aux librairies conventionnelles, lui ne paye « ni loyer, ni impôts, ni taxes ». Selon lui, les livres qu’il vend sont achetés principalement au Grand marché de Bamako. Il affirme par ailleurs que certains des ouvrages neufs qui arrivent sur les étals informels de la capitale proviendraient de Chine. Un avantage économique certain, qui ne suffit toutefois pas à compenser la baisse des ventes. Le vendeur évoque la concurrence du numérique et l’accès gratuit aux livres en ligne. « Les clients n’achètent plus de livres physiques. Ils nous disent qu’ils peuvent les télécharger gratuitement sur internet. Les ventes ne sont plus du tout à la hauteur de nos attentes. »

« L’école demeure fondamentale pour stimuler la lecture »

Selon l’Étude sur le secteur du livre au Mali, « en 1990, le nombre de librairies “par terre” et de bouquinistes était estimé entre 50 et 60 ; en 2018, ils sont plus de 150 vendeurs à Bamako ». Le même document recense 22 « librairies conventionnelles » dans la capitale, dont 1 fermée depuis sa publication. Il précise toutefois que seules 11 sont réellement opérationnelles, à des degrés divers, et que toutes ne consacrent pas exclusivement leurs activités à la vente de livres. Contactée par Afrique XXI, l’Omel n’a pas été en mesure de fournir des données comparatives antérieures ou postérieures sur l’évolution du nombre de librairies à Bamako.

Cependant, la production littéraire semble foisonnante, même si cette vitalité apparente masque des fragilités structurelles. L’écrivain Siaka Keita se rappelle avoir développé une passion pour les livres au lycée, « à travers la découverte des écrivains négro-africains et la lecture de quelques classiques maliens à la Bibliothèque nationale, notamment Toiles d’araignée, d’Ibrahima Ly [Actes Sud], et Sous l’orage ,de Seydou Badian [Présence africaine] ». « L’école demeure un pilier fondamental pour stimuler la lecture, même si l’implication des familles est également cruciale. » L’expérience des clubs de lecture et d’écriture consolidera ensuite son désir d’écrire.

Avec le recul, il dresse un constat nuancé mais sévère : « Aujourd’hui, nous sommes riches en quantité mais pauvres en qualité. Les maisons d’édition sont de plus en plus nombreuses, mais la rigueur éditoriale laisse souvent à désirer. Beaucoup de jeunes auteurs semblent pressés de publier, ce qui se traduit par des textes parfois approximatifs. »

« Ce sont des espaces de libertés »

Au-delà de la qualité des manuscrits, l’écrivain pointe un déficit d’organisation globale. « Les librairies doivent s’adapter aux réalités actuelles. Le numérique doit être davantage valorisé, mais il est aussi essentiel d’aller à la rencontre du public. » Il évoque une « crise de confiance » entre écrivains, éditeurs et libraires qui pousse certains auteurs à assurer eux-mêmes la vente de leurs ouvrages.

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Aly Diabaté

Aly Diabaté est journaliste reporter d’images et fact-checker basé au Mali.

 

 

Source : Afrique XXI

 

 

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