SenePlus – Le passé de l’humanité se résume-t-il à une longue succession de conquêtes coloniales ? Une récente publication parue dans la revue scientifique Azania: Archaeological Research in Africa en juillet 2025, sous la direction de Timothy Clack et Shadreck Chirikure, bouscule les certitudes historiques. L’article d’introduction de ce numéro spécial, intitulé « Is the human past a history of colonialism? », démontre que le colonialisme n’est pas le monopole exclusif des puissances européennes des XIXe et XXe siècles. Bien avant l’arrivée des Occidentaux, le continent africain a été le théâtre de vastes mouvements expansionnistes internes que les archéologues qualifient désormais de véritables entreprises coloniales.
La recherche archéologique souffre d’un profond déséquilibre. Si le colonialisme européen fait l’objet d’innombrables travaux, les dynamiques coloniales intra-africaines sont restées largement ignorées par les chercheurs. Pourtant, accorder la primauté aux seules conquêtes européennes revient à nier l’ingéniosité, l’agentivité et la complexité des peuples historiques africains, préviennent les auteurs. L’Afrique a connu ses propres empires expansionnistes, depuis l’Égypte antique s’étendant vers la Nubie, jusqu’aux empires ouest-africains du Mali et de Songhaï, en passant par les djihads du XIXe siècle. Ces phénomènes internes partagent des caractéristiques communes avec le colonialisme mondial : l’appropriation de nouvelles terres, l’assimilation culturelle, l’hybridation des populations et, souvent, la domination militaire.
L’article met en exergue deux exemples spectaculaires de colonialisme de l’intérieur. En Afrique australe, le puissant État zoulou dirigé par Shaka au XIXe siècle a provoqué le Mfecane (ou Difaqane), une violente onde de choc migratoire. Des généraux fuyant cette autorité sont devenus des « entrepreneurs territoriaux », conquérant de nouveaux espaces et assimilant par la force les populations locales pour fonder de nouveaux royaumes, à l’image de l’État Ndebele de Mzilikazi au Zimbabwe.
Plus au nord, dans la basse vallée de l’Omo en Éthiopie, les Mursi illustrent un autre modèle colonial entre le XVIIIe et le XXe siècle. Poussé par la quête de terres fertiles, ce peuple s’est littéralement forgé une identité à travers de grandes migrations successives, déplaçant ou dominant les populations autochtones telles que les Bodi. Fait troublant relevé par les archéologues, les Mursi se sont appropriés les anciens monuments mégalithiques (les benna kulugto) de ces terres nouvellement acquises, les réinventant dans leurs récits oraux pour légitimer leur droit de propriété territoriale tout en effaçant délibérément l’héritage de leurs prédécesseurs.
L’archéologie révèle ainsi que le colonialisme est un processus profondément ancré dans l’histoire matérielle humaine, mêlant domination cruelle et innovation culturelle, bien au-delà de la seule intervention occidentale.
Source : SenePlus (Sénégal)
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
