L’économie du charlatanisme / Par Mouhamadou Sy

Il y a chez nous une économie dont on parle peu, parce qu’elle prospère dans une forme d’accord tacite, voire sous une protection qu’il est difficile de remettre en question : je parle de l’économie du charlatanisme. Il faut qu’on en parle dans la sérénité, car nous sommes certainement là face à l’une des menaces les plus sérieuses pour notre bien-être collectif. Ce texte est donc à la fois une alerte et un devoir. Nous ne pouvons pas nous réfugier dans un silence, qui à la longue devient complice, face à une pratique qui, même admise par le plus grand nombre, demeure absolument odieuse et figure parmi les freins les plus lourds à la prospérité d’une société.

Ce marché a bien choisi ses cibles : des malades en souffrance que l’hôpital n’a pas soignés ou n’a même pas reçus ; des mères inquiètes, à juste titre, pour leurs enfants ; des jeunes pleins d’espoir qui aspirent à une vie meilleure ; des femmes en détresse qui se sentent menacées dans leur ménage. Et bien d’autres encore.

Comme dans toute économie et dans tout marché, des produits sont exhibés et plébiscités : la multiplication des billets, la guérison garantie, la protection, au prix du sacrifice de tel bélier, de telle vache, et surtout de telle somme d’argent dont il faut s’acquitter. Les bénéficiaires, eux, demeurent toujours les mêmes : ces mêmes charlatans vendeurs de tous les rêves, détenteurs des clés de toutes les fortunes, solutionneurs magiques de tous les problèmes. Les seuls qui finalement, si l’on s’en tient aux seuls faits vérifiables, arrivent à bien profiter des promesses qu’eux-mêmes font à leurs pauvres clients : richesse et prospérité.

Le charlatan ne combat pas la pauvreté, il en vit. Il ne soigne pas la maladie, il vit de la peur qu’elle inspire. Il ne vend pas de l’espoir, il le loue, et il faut revenir s’en acquitter chaque mois ou du moins régulièrement, sous une forme ou une autre. Le charlatan crée une dépendance à ses solutions. Et comme toute dépendance, celle-ci fait revenir au moindre trouble, moral ou pratique.

Quelques questions simples suffisent pourtant à démasquer la supercherie et à défaire ainsi le mensonge entretenu : Si un homme sait multiplier l’argent, pourquoi a-t-il besoin du vôtre ?

S’il guérit le diabète ou soulage la douleur, pourquoi ses propres proches, ou lui-même, continuent-ils d’aller à l’hôpital ou de s’approvisionner en Doliprane au moindre mal de dents ? S’il peut soigner le cancer, pourquoi ne se présenterait-il pas aux plus grands centres oncologiques du monde pour y soumettre ses méthodes ? Le monde médical ne demande qu’à trouver de meilleures solutions. Si sa protection marche, pourquoi faut-il la repayer encore et encore ? Qui, à la fin, s’enrichit vraiment dans l’affaire ?

Nous sommes ici sur un terrain qui demande de la rigueur dans l’analyse. Nombreuses sont les réponses biaisées qui peuvent y être apportées. Elles ont fait chavirer plus d’un esprit raisonnable. Je me propose d’en discuter dans la mesure étroite que permet ce format de communication.

L’on peut répondre que des patients eux-mêmes reviennent, et qu’ils racontent leur guérison, qu’ils témoignent de leur état. Les charlatans, eux-mêmes, s’en servent dans leurs publicités et arguments de vente. Des témoignages sont diffusés par les “praticiens” ou leurs acolytes.

En admettant l’honnêteté du patient, et je choisis de l’admettre, la complexité psychologique qui entoure une maladie ou un espoir interdit à une analyse de s’arrêter au témoignage. Elle doit, pour le bien de son intégrité rationnelle, prendre le témoignage lui-même comme partie de la matière à analyser. Au milieu de tout ce conditionnement et de toutes ces injonctions, le fait de revenir prouve-t-il réellement un quelconque effet clinique ? Au mieux, il met en évidence une forme de dépendance ou d’attente en train de s’installer.

De plus, beaucoup de maladies évoluent par phases : on va mieux, on rechute, sans que cela soit dû à aucune intervention. Certaines disparaissent d’elles-mêmes, avec des chances plus ou moins importantes selon la gravité. Voilà pourquoi l’efficacité des médicaments est soumise à des protocoles scientifiques rigoureux qui tiennent compte des nombreux mirages méthodologiques et effets parasites bien documentés. En dehors de tels protocoles, on ne peut pas interpréter correctement un effet, même s’il était réel.

L’autre aspect du problème des témoignages, de loin le plus sérieux, est le fameux biais du survivant. Dans une vidéo, je l’ai exposé avec l’exemple classique d’Abraham Wald et des avions de la seconde guerre mondiale. Il s’agissait de renforcer le blindage des avions en étudiant ceux qui revenaient des champs de bataille criblés de balles. Contre toute intuition, le mathématicien A. Wald recommanda de blinder les zones qui n’étaient pas touchées. Il argumentait que si ces avions avaient pu regagner leurs bases, c’est qu’ils n’avaient pas été atteints aux endroits vitaux, et que les autres qui y étaient restés avaient donc été touchés justement là. Notre esprit a tendance à oublier les absents, à ne retenir que ceux qui parlent, sans les comparer à ceux qui n’ont pas voulu ou pu le faire. S’en tenir aux témoignages, c’est commettre la même erreur que Wald avait démasquée sur les avions de guerre. Les clients bien nombreux qui y sont restés, ou qui n’ont jamais vu le bout du tunnel, ou à qui l’échec n’inspire aucun récit séduisant, doivent être pris en compte.

Car il y en a. Des familles ont vendu leurs bêtes pour une guérison promise, des mères ont bradé leurs bijoux en or, des jeunes ont cassé leur tirelire. Des malades ont arrêté leur traitement parce qu’on le leur a demandé. Certains en sont morts. Ailleurs, cela s’appelle escroquerie, exercice illégal de la médecine, mise en danger de la vie d’autrui. Chez nous, on le couvre trop souvent du nom de tradition ou de foi, et cela suffit pour que personne n’en réponde en cas de catastrophe. Ces actes doivent être reconnus, dénoncés et punis par la loi.

Je veux être précis sur ce que je dénonce. Je ne parle pas de ce que chacun croit : la foi est une tout autre affaire. Je ne parle pas non plus de la connaissance des plantes, dont la médecine elle-même a tiré des remèdes. Prier pour un malade, le consoler, l’entourer : rien de cela n’est en cause. Je parle d’actes. Promettre une guérison sur la base de pratiques jamais évaluées, dans l’anarchie méthodologique la plus totale. Se faire payer pour cette promesse vide de tout fondement. Éloigner un malade des soins réglementés. Ces actes restent des actes, quels que soient l’habit et le titre de celui qui les commet. Aucun titre ne place un homme au-dessus de la loi.

Un autre charlatanisme en plein essor

Le charlatanisme a d’ailleurs appris à changer de costume. Il ne porte plus seulement des cauris, des amulettes, et ne s’exerce plus seulement par les philtres et le long du chapelet. Il porte aussi des boîtes scellées, des gélules, des étiquettes en français, en anglais ou en allemand, et des présentations luxueuses aux visuels bien stylisés. Des vendeurs de produits importés promettent de guérir le diabète, l’hypertension, l’infertilité, favoriser la pousse des cheveux ou gonfler les muscles, sans oublier les applications les plus sordides allant jusqu’à proposer le rétrécissement de certains canaux intimes. Parfois une seule gélule promet tout à la fois. Le charlatan a désormais un concurrent sérieux !

L’habit, ici, est bien celui de la médecine, mais il est utile de dire que ce n’en est pas, et elle en est même loin. Parfois le vendeur est bien plus charlatan que le produit qui, s’il est fabriqué légalement, porte tout au plus la mention « complément alimentaire », parfois même « ne remplace pas un traitement médical”. La boîte avoue ainsi ce que le vendeur cache. Un complément peut avoir son utilité, mais un produit qui guérit tout ne soigne rien. Et quand on vous propose en plus de devenir vendeur à votre tour et de recruter vos proches, vous n’êtes plus un patient, vous êtes désormais une recrue. Ce qu’aucune clinique sérieuse ne propose à ses patients.

Beaucoup de ces vendeurs sont d’ailleurs eux-mêmes des victimes. On leur a promis la richesse, ils ont acheté du stock, et ils doivent maintenant vendre à leurs proches ou à leurs abonnés pour se rembourser. Le système gagne deux fois : sur le consommateur, et sur celui qui le lui vend. Ce charlatanisme-là est peut-être le plus dangereux, parce qu’il ressemble à la science et s’efforce de se confondre avec elle. Je le dénonce avec la même fermeté que le premier : ce n’est en effet pas l’origine du produit qui compte, c’est la promesse mensongère et l’argent pris aux victimes.

Et l’Etat dans tout ça ?

Pourquoi tant de gens y vont-ils ? Je ne crois pas que ce soit par bêtise. On y va parce que l’hôpital est loin, cher, mal équipé, ou même humiliant et indigne de confiance. Parce que personne n’a pris le temps d’expliquer la maladie ni d’en considérer la dimension psychologique. Parce qu’il n’y a pas de travail et que les diplômes ne mènent nulle part. Quand aucun chemin concret et fiable ne mène à une vie meilleure, il ne reste que les chemins magiques.

Voici donc l’aspect politique le plus lancinant de la question, que personne ne gagnerait à occulter. Il doit être posé et exposé. Car ce système, tel qu’il semble fonctionner, a deux bénéficiaires, pas seulement un.

Le premier, c’est le charlatan, quel que soit son costume : il trouve dans la misère une clientèle captive, et dans le silence général une forme d’impunité.

Le second, c’est l’Etat dans sa mission de garantir au peuple des services fiables. En laissant à d’autres le soin de consoler, de soigner à leur manière et de promettre, il se décharge de ce qu’il devrait faire lui-même. Il laisse aussi se vendre librement des produits, chimiques ou symboliques, présentés comme des remèdes, sans aucun contrôle sur ce qu’on en promet. Un peuple qui attend son salut d’un rituel ou d’une gélule miracle n’exige rien de ses dirigeants. Son potentiel de revendication se dissout dans l’attente du miracle. La paix sociale se voit acheter à bas prix, et parfois les voix avec.

Chacun profite de la faiblesse de l’autre. L’absence de l’Etat nourrit le charlatan, et le charlatan, à son tour, endort la demande adressée à l’Etat. Le charlatan occupe le guichet de l’Etat absent.

Ceux qui paient la facture ne sont jamais ceux qui en ont les moyens. Plus on est pauvre, malade et peu instruit, plus on paie. L’argent part, la maladie reste, la confiance dans la médecine et dans l’école recule. C’est un cercle vicieux, et il tourne au profit de quelques-uns, des deux côtés.

Quand je parle ici de l’Etat, je parle de la structure garante des droits des citoyens, d’une mécanique qui dépasse les individus. C’est cette mécanique qu’il faut questionner et améliorer.

Je ne veux enlever d’espoir à personne. L’espoir aide à tenir, et je le reconnais, et je le respecte. Je veux qu’il cesse d’être payant et qu’il mène enfin quelque part. On ne fait pas reculer un faux espoir en le moquant, on le fait reculer en le rendant inutile : un centre de santé qui délivre correctement ses services, une école qui propose une formation de qualité, un emploi au bout de cette formation, une loi contre la fraude appliquée à tous, sans exception de titre ni de rang. Et une mesure précise : une interdiction de ces pratiques dangereuses pour la société.

Pour finir, je demande à chacun de nous cette chose simple. Quand quelqu’un autour de vous s’apprête à payer pour un miracle, qu’il vienne d’un charlatan ou d’une boîte importée, ne vous moquez pas de lui. Posez-lui les questions, et accompagnez-le dans la voie de l’honnêteté. La clinique n’est pas parfaite. Mais là-bas, on peut mesurer, fonder des décisions sur ces mesures; on peut s’y tromper ou y subir un accident (qui doit être soumis à une enquête). Mais chez le charlatan, l’échec n’est pas un accident. C’est la règle à laquelle peu de gens échappent.

Le 3 octobre 2026
Mouhamadou Sy

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