Le « tambour parleur » de retour en Côte d’Ivoire, cent dix ans après avoir été pillé par les colons français

Premier artefact officiellement restitué par la France à la Côte d’Ivoire, le « Djidji Ayôkwé » est arrivé vendredi 13 mars à Abidjan. Après une période d’acclimatation, il sera présenté au public en avril au Musée des civilisations.

Le Monde – Le Djidji Ayôkwé, premier artefact officiellement restitué par la France à la Côte d’Ivoire, a enfin atterri à Abidjan. Au matin du vendredi 13 mars, officiels français et ivoiriens, ainsi que des chefs traditionnels atchan, l’ethnie originaire d’Abidjan à laquelle le « tambour parleur » a été volé il y a cent dix ans, étaient réunis sur l’esplanade du pavillon présidentiel de l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny pour accueillir la caisse monumentale, longue de près de quatre mètres, contenant l’objet sacré.

Le Djidji Ayôkwé n’en sortira qu’au mois d’avril, après une période d’acclimatation, avant d’être présenté au public au Musée des civilisations d’Abidjan, rénové pour l’occasion.

« C’est un jour historique, un moment de justice et de mémoire », a déclaré la ministre de la culture ivoirienne, Françoise Remarck, qui a salué « une coopération exemplaire entre la France et la Côte d’Ivoire ». Le retour du Djidji Ayôkwé, instrument de communication rituel spolié par les colons français en 1916, est l’aboutissement d’un long processus amorcé en 2018 par le gouvernement ivoirien, qui avait réclamé son retour à la France.

Le président de la République française, Emmanuel Macron, s’y était engagé en octobre 2021, lors du sommet Afrique-France à Montpellier. Mais il a ensuite fallu que les chefs atchan se rendent à Paris pour désacraliser l’objet, que les techniciens du Musée du quai Branly le restaurent afin de permettre son déplacement et que le Parlement français vote en 2025 une loi spéciale pour déclasser ce bien culturel. Le 20 février, Rachida Dati, alors ministre de la culture française, l’a officiellement restitué à son homologue ivoirienne lors d’une cérémonie au Musée du quai Branly.

Le périple du Djidji Ayôkwé touche bientôt à son terme. L’objet doit encore être entreposé pendant un mois, dans un lieu tenu secret, pour une période d’acclimatation destinée à lui permettre de passer en douceur du climat froid et sec de Paris à la chaleur humide d’Abidjan, et d’éviter la formation de fissures dans ce bois ancien.

« Le Musée des civilisations est prêt à l’accueillir, affirme Silvie Memel Kassi, experte nationale chargée du retour des biens culturels en Côte d’Ivoire et ancienne directrice du musée. C’est le fruit d’un travail collégial entre notre musée et celui du quai Branly, afin que nous soyons en mesure d’exposer le tambour au public dans de bonnes conditions et de l’entretenir par la suite. »

Sa présentation au public devrait également faire taire les folles rumeurs qui ont circulé ces dernières semaines à son sujet. De nombreux internautes ont comparé des photographies anciennes prises par les colons, supposées représenter « le tambour parleur », à celles publiées récemment, soulignant notamment des incohérences au niveau de la queue du léopard sculpté, tantôt épaisse, tantôt mince et pointue.

« C’est Djidji ou ce n’est pas Djidji ? », s’interrogeaient-ils, jouant de la similarité entre le nom Djidji Ayôkwé, « panthère-lion » en atchan, et le mot « djidji », qui signifie « original » en nouchi, l’argot des rues abidjanaises.

Une valeur symbolique intacte

La polémique a pris une telle ampleur que l’ambassadeur ivoirien en France, Maurice Bandama, ancien ministre de la culture, s’est exprimé devant la presse. « Il y avait plusieurs tambours dans la cour de [l’administrateur colonial] Simon, a-t-il clarifié. Celui que nous voyons sur les réseaux sociaux n’est pas le “Djidji Ayôkwé”. »

Au moins une restauration a été effectuée entre la détention initiale du tambour chez l’administrateur colonial, qui a duré plus d’une décennie, et son exposition au Musée du Trocadéro à Paris, avant les interventions plus récentes réalisées ces dernières années. Ces travaux peuvent expliquer de menus changements d’aspect.

La valeur symbolique, elle, reste intacte. « Après un long séjour loin de ses terres, notre tambour sacré revient près des siens, se réjouit Aboussou Guy Mobio, chef du village d’Adjamé-Bingerville. C’est un honneur pour nous et un soulagement de l’accueillir. On dit que la culture est l’étendard des peuples. Le “Djidji Ayôkwé” est notre étendard aujourd’hui. »

Le feuilleton médiatique autour du « tambour parleur » a mis en lumière l’ethnie Atchan, et plus particulièrement la phratrie Bidjan qui en est à l’origine, confirme l’archéologue Fabrice Loba, membre du comité d’experts interdisciplinaires ayant suivi ce dossier. « Ce retour est à la fois une manière pour l’ancienne autorité coloniale de tenter de réparer les dommages causés aux Atchan par la guerre d’Adjamé [insurrection anticoloniale réprimée dans le sang entre 1915 et 1916], explique-t-il. Et, pour les Ivoiriens, de redécouvrir un pan de leur histoire, en particulier le passé guerrier des Atchan. »

Le « tambour parleur » était en effet utilisé pour transmettre des messages sur plus de vingt kilomètres, en particulier pour alerter les villages lors des enrôlements forcés orchestrés par les colons français.

Encouragée par ce premier succès, la Côte d’Ivoire espère réclamer prochainement huit autres artefacts spoliés par la France. Côté français, une loi-cadre sur les restitutions est en discussion au Parlement, qui doit permettre d’éviter de traiter les demandes de restitution au cas par cas, avec à chaque fois l’adoption d’une législation ad hoc.

Source : Le Monde  – (Le 13 mars 2026)

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