Pourquoi Dieu aurait-Il choisi le désir comme moteur de la vie ? Pourquoi l’univers ne se reproduit-il pas dans la froideur des mécanismes, mais dans l’embrasement d’une force capable de bouleverser le corps, l’esprit et parfois jusqu’à l’âme ? Dieu a instauré quatre modes distincts de création de l’être humain. Le premier est celui de notre ancêtre Adam, créé sans père ni mère, et donc en dehors de tout processus d’accouplement. Le deuxième est celui de notre mère Ève (Hawâ), créée selon un procédé différent de celui d’Adam, elle aussi sans accouplement. Le troisième est le mode ordinaire de la création humaine, fondé sur l’union du mâle et de la femelle. Le quatrième, enfin, constitue une exception : la naissance du prophète Jésus (Issâ), venu au monde sans père biologique et, par conséquent, sans intermédiaire d’ un accouplement. Cette diversité des modes de création ne se limite pas à l’être humain. Dans le règne animal et végétal, on observe également des exceptions aux mécanismes habituels de reproduction : les organismes hermaphrodites, par exemple, ou encore les amibes, qui se reproduisent par scissiparité. Cette réflexion cherche à comprendre, d’un point de vue philosophique et soufi, pourquoi le Créateur a voulu manifester une telle diversité dans les processus de création. Pourquoi l’unité de la Volonté divine s’exprime-t-elle à travers une pluralité de modes d’apparition de la vie ? Que révèle ce changement de procédé(s) sur la nature du pouvoir créateur de Dieu, sur les lois qu’Il instaure, mais aussi sur Sa liberté absolue de les suspendre ou de les transcender ? C’est à l’exploration de ces questions, sous l’angle spirituel et métaphysique, que cette réflexion se propose de répondre. Cette réflexion ne parle pas seulement du sexe. Elle interroge le mystère même de la création. Le philosophe dirait que le désir est la première expérience du manque. Nous désirons parce que nous ne sommes pas « achevés ». Une fissure traverse silencieusement notre être. Sans cette ouverture, rien ne se mettrait en mouvement. Il n’y aurait ni amour, ni connaissance, ni prière. Le maître soufi sourit et répond : « Cette fissure est déjà une miséricorde. » Car celui qui ne manque de rien ne cherche rien. Celui qui ne cherche rien ne chemine pas. Et celui qui ne chemine pas ne rencontre jamais Dieu. Le sexe est l’une des expressions les plus puissantes de ce manque. Mais la chair ne se cherche pas uniquement pour elle-même. Elle se cherche parce qu’elle se souvient obscurément qu’elle n’est pas toute la demeure de l’être. L’homme cherche la femme et la femme cherche l’homme. Le cœur cherche un autre cœur. Pourtant, derrière cette recherche visible se cache une quête plus ancienne : chaque être recherche son Origine. Le désir sexuel est une parabole vivante. Il croit poursuivre un corps, alors qu’au fond, il poursuit une unité perdue. (Bien que ce ne soit pas faux, ma proposition : « Il poursuit à la fois une unité et une unicité perdues). Pourquoi donc possède-t-il cette puissance si sauvage ? Parce que la vie précède la sagesse. Le feu brûle sans choisir. Le vent souffle sans juger. Le fleuve emporte tout sur son passage. Le désir appartient d’abord à cette puissance cosmique. Il est plus ancien que nos pensées. Il coulait déjà dans les étoiles avant de battre dans le cœur de l’homme. Le soufi ne combat pas cette énergie; il fait corps avec. Il la contemple, fasciné, comme on contemple un fleuve ou un incendie. Puis il demande : « Que cherche réellement cette force qui m’habite ? » En regardant plus profondément, il découvre une vérité inattendue. Ce que le désir appelle possession n’est peut-être que la nostalgie secrète de n’être plus séparé. L’extase sexuelle contient ainsi une intuition métaphysique. Durant un instant, le « moi » cesse d’occuper le centre de notre existence et / ou de notre attention. Une frontière se dissout. Un voile se soulève. L’espace d’un souffle, l’être pressent que la séparation n’est peut-être pas la vérité ultime. Voilà pourquoi tant de maîtres soufis parlent de Dieu avec des mots d’amour. Non parce que Dieu serait l’objet d’un désir charnel, mais parce que l’union amoureuse offre l’image imparfaite d’une Réalité infiniment plus vaste : l’effacement de toute séparation. Et pourtant, le chemin demeure dangereux. L’homme confond souvent le signe avec ce qu’il désigne. C’est ainsi : qu’Il s’arrête devant la lampe, sans chercher la lumière qui la nourrit, l’habite et qu’elle annonce. – Il embrasse le reflet, en oubliant le Soleil. – Il aime l’ivresse, plus que l’essence et la source du vin. Alors les maîtres disent : « Ne détruis pas ton désir. Purifies ton regard. » Car le désir ressemble à une flèche. Si elle ne vise que la chair, elle n’atteint que la chair. Si elle traverse la chair, elle découvre l’âme. Et si elle traverse l’âme, elle découvre Celui dont procède toute beauté. La véritable question n’est donc jamais : Faut-il accepter ou rejeter le sexe ? La seule question est : À quel niveau de réalité le vivons-nous ? Au niveau de l’instinct, il perpétue les espèces. Au niveau de l’affection, il fonde les familles. Au niveau de l’amour, il révèle la communion. Au niveau spirituel, il devient le rappel silencieux que toute séparation est provisoire et que toute créature porte en elle la nostalgie de son Principe. Mais une autre question demeure : Pourquoi Dieu a-t-Il tracé une voie aussi ambiguë ? Pourquoi avoir placé tant de lumière au cœur d’un feu capable de brûler ? Parce que tout ce qui conduit à Lui peut aussi éloigner de Lui. Sans liberté, il n’existe ni amour véritable, ni mérite. Le feu réchauffe mais consume également. L’eau désaltère, mais pourtant engloutit. Le désir élève autant qu’il peut asservir. Le monde tout entier est construit selon cette loi. Il s’agit, à chaque fois, du même feu, de la même eau et du même désir ! Le sexe devient alors une école de discernement qui enseigne la différence entre consommer et communier. Il nous enseigne aussi la différence et la complémentarité entre prendre et recevoir. Et entre posséder un corps et rencontrer une présence. Le véritable chemin spirituel ne consiste pas à tuer l’animal qui habite en nous. Il consiste à lui apprendre à lever les yeux vers le ciel. L’animal possède la force, l’homme possède la conscience et le saint réconcilie les deux sans que l’une n’étouffe l’autre. Peut-être est-ce là le véritable secret. Dieu n’attend pas que nous cessions d’être des créatures pour entrer dans Son Royaume. Il attend que nous devenions des créatures perméables à Sa Lumière. Alors le désir cesse d’être une chaîne, pour devenir un « lien ». Chaque visage aimé laisse entrevoir un Visage plus vaste. Chaque beauté rencontrée murmure la Beauté dont elle procède. Chaque parfum rappelle un Jardin que nul regard terrestre n’a encore contemplé. Chaque coupe de vin évoque une ivresse que le monde ne peut offrir. Chaque miroir révèle moins notre visage que la Lumière qui cherche à s’y refléter. Et chaque étreinte, lorsqu’elle est traversée par la lumière de l’Esprit, devient la nostalgie d’une Union qu’aucune séparation ne pourra jamais défaire. Peut-être n’avons-nous jamais véritablement désiré un corps. Peut-être avons-nous toujours cherché, à travers tous les corps, Celui dont toute beauté n’est qu’un pâle reflet. Par conséquent, nous pensons que le désir ne ment pas. Et lorsqu’il cesse enfin de s’arrêter aux formes, il découvre que, depuis le commencement, c’est Dieu qui attirait secrètement les cœurs vers Lui. @Yoo Alla Faabo ! Abdoul GUISSÉ (Guy Le Néant)
Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
