– Ukraine, Gaza, Iran. Dans le tumulte d’un monde où se multiplient les conflits, celui qui ronge le Sahel passe souvent inaperçu. Au cœur de l’Afrique, continent faisant rarement les grands titres des médias, cette région gangrenée par les groupes djihadistes s’enfonce pourtant dans un cycle de violence dévastateur. Pour la troisième année de suite, elle concentre près de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde en 2025, indique le dernier Indice mondial du terrorisme, publié jeudi 19 mars par le groupe de réflexion Institute for Economics & Peace, basé en Australie.
Selon les dernières estimations – probablement sous-estimées – de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data, 70 033 personnes (civils, militaires et combattants de groupes armés) ont été tuées au Mali, au Burkina Faso et au Niger depuis 2016. Parmi elles, 54 352 l’ont été durant les cinq dernières années. Soit depuis l’arrivée au pouvoir de juntes dans ces trois pays, par des putschs successifs, entre 2020 et 2023, qui forment aujourd’hui l’Alliance des Etats du Sahel.
Leurs chefs – le colonel Assimi Goïta au Mali, le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso et le général Abdourahamane Tiani au Niger – ont instauré des dictatures militaires qui ne tolèrent aucune voix critique. Ils se sont autoproclamés présidents, sans élections, et n’ont nulle intention d’en organiser. Les partis politiques ont été dissous, la presse a été muselée, ne laissant à ceux qui pensent différemment que le choix entre le silence et l’exil. Seule la propagande officielle est tolérée.
Dans ce contexte, ceux qui osent la moindre opposition s’exposent à de lourdes sanctions. Au Mali, l’ex-premier ministre Moussa Mara a été condamné, fin octobre 2025, à deux ans de prison, dont un an ferme, pour « atteinte au crédit de l’Etat » et « opposition à l’autorité légitime », après avoir apporté son soutien à des détenus d’opinion, sur les réseaux sociaux. Au Niger, Moussa Tchangari, figure de la société civile, est détenu depuis plus d’un an et inculpé pour, entre autres, « complot contre l’autorité de l’Etat », après avoir critiqué les atteintes aux droits fondamentaux commises par la junte au pouvoir.
Quant au Burkina Faso, là où la répression est sans doute la plus féroce, les disparitions d’opposants se comptent par dizaines. « Les gens savent que tu peux être enlevé pour un simple commentaire sur les réseaux sociaux. Ils savent aussi les tortures qui peuvent être infligées en détention. Donc plus personne ne parle. La psychose règne », se désole un militant burkinabé.
L’influence des djihadistes
Malgré les discours victorieux des juntes, qui avaient justifié leur prise de pouvoir par l’incapacité des civils à régler une situation sécuritaire déjà alarmante, les djihadistes, affiliés au Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), la filiale sahélienne d’Al-Qaida, ou à l’Etat islamique au Sahel (EIS), continuent à étendre leur influence. Ils sont désormais présents dans l’ouest et le sud du Mali, où ils cherchent à asphyxier Bamako, ainsi que sur une majorité du territoire burkinabé et dans l’ouest du Niger. De fait, dans ces trois pays, ils contrôlent des zones entières, où ils imposent la charia, prélèvent des impôts ou obligent les femmes à porter le hijab.
Comme les pouvoirs civils et les près de 5 000 soldats français de l’opération « Barkhane » avant eux, les juntes et leurs supplétifs russes se montrent incapables d’empêcher leur avancée. Pire : leurs méthodes radicales n’ont fait qu’accroître les violences et attiser les tensions intercommunautaires.
Les exactions contre les civils sont innombrables et souvent tues. Comme les pertes militaires, que les juntes cachent à leurs opinions publiques respectives. Mi-février, le GSIM a tué au moins une centaine de membres des forces de défense et de sécurité dans différentes attaques dans le nord et l’est du Burkina Faso, un bilan jamais confirmé par le gouvernement.
Dans ce Sahel en ruine, les populations civiles sont les premières victimes. « Elles sont prises en étau entre les putschistes et les djihadistes. Ce sont elles qui paient le prix fort de cette guerre, mais en silence, car elles n’osent pas parler », déplore un ancien ministre malien. Augmentation globale des prix, coupures de courant, pénurie de carburant, dépenses publiques orientées vers la défense au détriment des secteurs sociaux, etc. Outre l’insécurité, les motifs de doléances sont pourtant nombreux.
Dans les pays directement menacés, mais aussi en Occident, l’inquiétude quant à l’expansion djihadiste est croissante. Ces dernières semaines, les Etats-Unis, au mépris de toute considération sur la bonne gouvernance ou le respect de la démocratie, se sont rapprochés des juntes sahéliennes. Les 12 et 13 mars, Nick Checker, le chef du bureau des affaires africaines du département d’Etat, s’est rendu au Burkina Faso puis au Niger pour relancer la coopération sécuritaire. Le 2 février, il avait fait de même au Mali.
Les Américains profitent, aussi, du vide laissé par la France au Sahel. Après avoir été au cœur de la politique étrangère et militaire française dans les années 2010, cette région du pré carré francophone a disparu des radars de l’Elysée depuis que les juntes ont coupé les ponts avec l’ancienne puissance coloniale et renvoyé ses militaires présents sur leur sol.
De leur propre aveu, les responsables français n’y ont plus de leviers, ni de véritable stratégie. Ils n’en parlent quasiment plus et en sont réduits à faire le dos rond. En novembre 2025, Nicolas Lerner, le patron de la direction générale de la sécurité extérieure, avait fait une des rares déclarations françaises sur le sujet. Compte tenu, notamment, de la situation au Sahel, il avait alors qualifié l’Afrique « d’épicentre du djihadisme » mondial « [menaçant] directement [les] intérêts » de la France.
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