La Dépêche – Il paraît que l’argent ne fait pas le bonheur. Une vieille maxime que les pauvres connaissent généralement par cœur et que les riches aiment beaucoup répéter. Peut-être un autre stratagème pour leurrer les pauvres et les préserver à leur place. Il faut dire qu’il est toujours plus facile de philosopher sur les vertus de la pauvreté lorsqu’on vient de déguster un bon méchoui.
Mais les chiffres, eux, ont décidé de mettre un peu de désordre dans cette belle sagesse populaire. Une étude de l’Université Purdue sur les revenus et le bien-être, publiée récemment, montre en effet que l’augmentation des revenus améliore, jusqu’à un certain point, la satisfaction à l’égard de la vie. Fâché avec l’épicurisme. Puis vient un moment où l’argent supplémentaire cesse de produire un supplément significatif de bonheur. Autrement dit, même le bonheur aurait un plafond sonnant et trébuchant.
La question devient alors délicieusement provocatrice : combien faut-il gagner pour être heureux ?
Et surtout : pourquoi certains ont-ils besoin de dizaines de milliers de dollars quand d’autres semblent parvenir à sourire avec quelques MRU ?
Selon les données analysées et ajustées par Remitly pour tenir compte du pouvoir d’achat local et de l’inflation, le « prix du bonheur » atteint aux États-Unis environ 134 827 dollars par personne et par an. Au Canada, il faut compter 113 755 dollars, tandis qu’en Chine, le seuil se situe autour de 71 201 dollars.
À ce stade, on pourrait raisonnablement commencer à soupçonner que le bonheur est une marchandise de luxe.
Car enfin, si le bonheur américain coûte près de 135 000 dollars par an, il faut reconnaître que le rêve américain est devenu particulièrement gourmand. Le bonheur canadien, lui, se montre un peu plus raisonnable. Quant au bonheur chinois, il semble avoir trouvé un compromis.
Et puis arrive l’Afrique.
Le continent où les revenus sont parmi les plus faibles de la planète, où la pauvreté reste endémique, et où l’on pourrait logiquement s’attendre à trouver les peuples les plus désespérés du monde. Mais c’est précisément là que l’équation devient intéressante : le bonheur ne semble pas toujours cher.
En Tunisie, par exemple, beaucoup de citoyens peuvent considérer que leur vie reste globalement satisfaisante, même avec des revenus qui feraient frémir. « Le bonheur ne se veut pas tout fait mais sur mesure ! ». Les besoins sont certes nombreux, les difficultés aussi, mais une certaine capacité à composer avec le quotidien semble donc résister aux statistiques.
Et puis il y a la Mauritanie. Ici, le « prix du bonheur » atteint un niveau qui ferait passer le minimalisme pour une philosophie sociétale : 14,7 dollars. Le chiffre le plus bas au monde selon les données évoquées. Quatorze dollars et quelques cents.
À ce tarif-là, le bonheur ne peut évidemment pas être très exigeant. Il doit se contenter du strict minimum : un thé, un peu de paille, des arachides et une discussion interminable, un peu d’ombre et, si possible, une connexion électrique qui ne décide pas de prendre sa retraite au moment où l’on en a besoin.
Il faut pourtant reconnaître aux Mauritaniens une compétence assez exceptionnelle : ils savent être pauvres sans avoir constamment l’air de l’être.
Ils se plaignent, bien sûr. Et ils ont d’excellentes raisons de le faire. L’eau manque encore régulièrement, l’électricité joue parfois à cache-cache, les services publics peuvent transformer une démarche simple en parcours du combattant « cadavré » et le coût de la vie ne cesse de rappeler que le bonheur, même bon marché, n’est pas totalement gratuit.
Mais le Mauritanien se plaint rarement jusqu’au bout.
Il commence par raconter ses problèmes. Puis il les détaille. Puis il les dramatise un peu. Ensuite, il rit. Et enfin, il vous propose un verre de thé auquel manque parfois la menthe. Preuve de l’épreuve endurée.
C’est peut-être là que se cache le véritable secret du « bonheur à 14,7 dollars ».
On pourrait attribuer cette résistance psychologique à un héritage culturel profondément enraciné dans la tradition bédouine : apprendre à vivre avec peu, supporter la chaleur, parcourir de longues distances, accepter l’incertitude, partager ce que l’on possède et surtout ne jamais laisser les circonstances vous déplumer plus qu’on ne le fait à la volaille.
Dans une société où l’on a longtemps appris à faire beaucoup avec très peu, le bonheur ne se mesure peut-être pas au nombre de chiffres sur un compte bancaire. Encore une supercherie de riches.
Il se mesure à la capacité de continuer à rire lorsque le courant vient de partir. Mieux vaut en rire. Les pleurs «idinesques » ne feraient que tarir davantage les réserves en hivernage.
Cela dit, il serait dangereux de transformer cette admirable résilience en excuse pour l’insuffisance des services essentiels. Parce que si les Mauritaniens ont appris à vivre avec peu, cela ne signifie pas qu’ils doivent éternellement se contenter des discours de Mint Maouloud. La coupe est pleine…de vide !
La tradition d’humilité peut expliquer pourquoi un peuple supporte certaines privations. Elle ne justifie certainement pas qu’on lui demande de les considérer comme irréversibles.
Car il y a une différence entre être capable de vivre avec presque rien et avoir droit à presque rien.
C’est là que les chiffres sur le bonheur deviennent finalement plus sérieux qu’ils n’en ont l’air.
Si les revenus élevés améliorent le bien-être jusqu’à un certain seuil, cela signifie probablement que l’argent compte. Mais si, au-delà d’un certain niveau, il ne suffit plus à rendre les gens plus heureux, cela signifie également que le bonheur dépend d’autre chose : la santé, la sécurité, les relations sociales, la confiance, la qualité des services publics, la liberté, la stabilité, le sentiment d’avoir un avenir, le dialogue politique même boiteux.
Autrement dit, l’argent ne fait peut-être pas le bonheur, mais son absence peut sérieusement compliquer la tâche. Demandez à nos députés opposition et majorité.
Alors que les Américains auraient besoin de 134 827 dollars pour atteindre leur plafond de satisfaction. Les Mauritaniens (députés en moins) seraient capables d’atteindre le nirvana avec 14,7 dollars.
Il y a quelque chose de magnifique dans cette dernière statistique. Et quelque chose de terriblement inquiétant aussi.
Parce que si 14,7 dollars suffisent réellement à un Mauritanien pour être heureux, il faudrait peut-être surtout se demander pourquoi il devrait coûter si peu pour le rendre heureux.
À force de célébrer notre extraordinaire capacité à supporter les difficultés, nous risquons en effet de confondre la résilience avec le bien-être.
JD
Source : La Dépêche (Mauritanie)
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