– L’écrivain James Baldwin (1924-1987) est partout dans l’œuvre de l’auteur afro-américain Ta-Nehisi Coates (Une colère noire [Entre le monde et moi], Le Grand Combat, Le Procès contre l’Amérique, Autrement, 2016 [2024] et 2017). Dans sa prose aux accents lyriques et graves, quand il raconte la condition noire aux Etats-Unis à partir de son parcours et de celui de son père, ex-Black Panther, comme dans son obsession à disséquer le mensonge du récit national américain quant à la place fondamentale de l’esclavage. Le Message, son nouvel essai littéraire, ne fait pas exception. Coates y place en exergue une phrase de Baldwin à propos de l’effet tangible de nos rêves sur le monde. C’est justement le thème qu’il reprend ici. Mais si la question posée est claire – comment les histoires que nous nous racontons façonnent-elles notre vision du monde et ses conflits ? –, la réponse que l’auteur y apporte, à travers les exemples et les lieux qu’il choisit, est aussi stimulante que frustrante.
Le texte s’ouvre par une sorte de leçon de journalisme donnée à des élèves à l’université Howard, à Washington, où Coates fut étudiant. Il nous emmène ensuite à Dakar, en Caroline du Sud, ainsi qu’en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, à travers trois récits mêlant carnet de bord, reportage, essai historique et introspection. Sa méthode est l’analogie : Coates tisse des liens entre son vécu, celui des Afro-Américains, et des espaces qu’il visite. L’ensemble est articulé par une documentation littéraire, historique et juridique riche et variée.
A Dakar, Coates accomplit le voyage des origines auquel aspirent de nombreux Afro-Américains. Il a beau savoir que ses ancêtres ne sont probablement pas passés par l’île de Gorée – d’où partirent nombre d’Africains réduits en esclavage –, une fois sur place, l’émotion le submerge. Plus tard, il prend acte du fossé qui le sépare des Sénégalais, très éloignés de la préoccupation américaine de la race et du racisme, ainsi que de ses propres préjugés sur la mauvaise gouvernance des pays africains. Ce moment est d’une lucidité si bouleversante qu’on aurait aimé qu’il y consacre un livre entier.
Les limites de la méthode
En Caroline du Sud, l’auteur suit Mary, une professeure blanche qui fait lire ses essais, notamment Entre le monde et moi, à ses élèves, refusant de se plier à un décret interdisant l’enseignement de la « théorie critique de la race » aux Etats-Unis. Cette partie, la plus aboutie, révèle combien la question de l’esclavage façonne et divise toujours le pays depuis la guerre de Sécession (1861-1865).
La méthode de Coates montre toutefois ses limites, qu’il pointe d’ailleurs lui-même, dans la dernière partie. Invité à un festival en Palestine, en mai 2023, il circule pour la première fois en Israël comme en Cisjordanie, visite le mémorial de Yad Vashem et l’esplanade des Mosquées, parle avec des habitants de tout bord, soucieux de se montrer équilibré. Dans sa tête tourbillonne la matière historique, passée et récente. Il voit les similitudes de l’expérience des Afro-Américains avec celle des juifs qui, persécutés, ont fondé avec Israël un foyer national, aussi bien qu’avec celle des Palestiniens poussés à l’exil, spoliés de leurs terres et victimes de ségrégation.
Néanmoins, peinant à trouver une « vérité » ou à former un « cercle narratif parfait », il clôt son reportage sur un sentiment d’inachevé et semble passer le relais à cette jeunesse qu’il interpellait au début du livre. Il laisse ainsi le lecteur en peine, face à un « message » qui n’en est pas vraiment un.
Lire un extrait sur le site des éditions Autrement.
