Le Monde – Chaque année, des dizaines de prisonniers sont exécutés aux Etats-Unis, parfois au terme de décennies passées dans le couloir de la mort. Parmi les gestes qui précèdent la mise à mort, un détail, qui pourrait sembler anodin de prime abord, revêt une signification particulière : le dernier repas.
En effet, ce plat, offert quelques heures avant l’exécution, dépasse largement la dimension culinaire. Rituel codifié et largement médiatisé, il encadre symboliquement la mise à mort légale exercée par les 27 Etats américains appliquant encore la peine capitale, transformant ce moment intime en récit public. Mais que dit cette tradition du rapport des Etats-Unis à son système capital ?
Pourquoi un dernier repas avant de mourir ?
En organisant l’exécution autour de gestes réglés – un plat, la présence éventuelle d’un aumônier, la possibilité de faire une déclaration –, l’Etat cherche à inscrire la peine de mort dans un cadre ordonné, maîtrisé, présenté comme civilisé. Offrir un dernier repas à un détenu apparaît alors comme une concession minimale : « C’est une manière de réintroduire une forme d’humanité au moment précis où l’institution exerce son pouvoir le plus absolu », celui de tuer, explique la chercheuse néerlandaise Eline van Hagen, spécialiste de l’histoire de la nourriture.
Ce rituel s’inscrit également dans un héritage culturel et religieux ancien. Dans un pays où le christianisme reste largement majoritaire – 62 % des Américains sont chrétiens –, le repas précédant la mort renvoie, selon Mme van Hagen, à La Cène, le tableau de Léonard de Vinci qui illustre le dernier festin de Jésus, la veille de sa crucifixion. « Une justice trop brutale doit être tempérée par un minimum de miséricorde pour rester acceptable », juge Mark Osler, ancien procureur fédéral américain et fervent militant abolitionniste.
Le dernier repas fonctionne comme un dispositif d’humanisation paradoxal : pour les opposants à la peine de mort, il rend l’exécution plus supportable, tandis que pour certains partisans, il apparaît, au contraire, comme une marque de compassion excessive. D’autres encore, note Mark Osler, « se focalisent sur le mot “dernier” », tirant satisfaction de l’idée que le condamné connaisse son ultime plaisir tout en subissant l’angoisse de l’exécution imminente.
Aux Etats‑Unis, le dernier repas des condamnés est systématiquement documenté et médiatisé, ce qui en fait un phénomène unique au monde. Dans les 53 autres pays pratiquant encore la peine de mort, un déjeuner peut précéder l’exécution, mais il reste strictement confidentiel. En France, avant l’abolition de la peine de mort, en 1981, un repas était également servi aux condamnés le matin de leur exécution. Cependant, ce geste relevait d’un protocole discret, sans choix particulier de la part du détenu ni mise en récit publique.
Quelles sont les règles qui encadrent le dernier repas ?
L’accès à un dernier repas n’est pas inscrit dans la loi fédérale américaine et relève donc des règles fixées par chaque Etat. Certains, comme le Texas depuis 2011, ont supprimé le droit de choisir : le condamné reçoit alors le même repas que les autres détenus. D’autres maintiennent une forme de choix encadré, en autorisant la sélection de plats figurant au menu de la prison ou, plus rarement, une commande extérieure dans la limite d’un plafond de dépense établi par l’administration pénitentiaire. Le plat ne doit, par exemple, pas coûter plus de 40 dollars (environ 34 euros) en Floride, et moins de 25 dollars en Oklahoma.
En outre, chaque Etat ne dispose que d’un seul établissement carcéral chargé de procéder aux exécutions. Cette prison, placée sous l’autorité directe de l’Etat, applique ses propres règles, ce qui contribue à l’extrême hétérogénéité des pratiques entourant le dernier repas.
Dans les prisons américaines, la préparation de ces plats est souvent confiée à d’autres détenus. Pendant plus de dix ans, Brian Price, incarcéré au Texas, en a préparé plus de 300. Dans une interview accordée en 2004 au Guardian, il reconnaissait toutefois que les souhaits des condamnés n’étaient pas toujours respectés à la lettre : les plats et les quantités étaient fréquemment ajustés en fonction des stocks et des contraintes internes. Ainsi, 24 tacos et 12 enchiladas pouvaient se réduire à quatre tacos et deux enchiladas, et un filet mignon, être remplacé par un simple bifteck.
Que peut dire le condamné à travers son choix ?
Parce qu’il est consigné et commenté, le dernier repas devient, pour le détenu, un ultime moyen d’expression. « C’est le seul autre élément que le public connaîtra de lui en dehors de son crime, donc c’est un acte mûrement réfléchi », relève Mark Osler. Pour ces prisonniers, qui passent vingt-trois heures sur vingt-quatre dans leur cellule pendant dix-huit ans en moyenne et pour qui chaque action est imposée, ce choix, aussi limité soit-il, constitue l’une des rares décisions personnelles qu’ils peuvent prendre depuis leur entrée dans le couloir de la mort.
Ce plat peut ainsi prendre la forme d’un geste de contestation. En 2011, Lawrence Brewer, reconnu coupable d’un meurtre raciste, a commandé un festin, mais a finalement refusé d’y toucher, et renoncé à son droit à faire une dernière déclaration. Son acte, qui a conduit le Texas à supprimer le droit pour les condamnés de choisir leur dernier repas, a été interprété comme une manière de défier l’institution : accepter l’offre de l’Etat tout en la vidant de son sens. A l’inverse, Victor Feguer, exécuté en 1963 pour le meurtre d’un médecin, n’a demandé qu’une seule olive, noyau compris, dans l’espoir qu’un olivier pousse sur sa tombe comme symbole de paix.
Néanmoins, ce choix de repas peut aussi lourdement desservir la cause des partisans de la peine capitale. En 1992, Ricky Ray Rector, qui souffrait d’un handicap mental après s’être tiré une balle dans la tête à la suite de l’assassinat d’un policier, n’a pas mangé la tarte aux noix de pécan qu’il avait choisie, expliquant qu’il la « gardait pour plus tard ». Ce geste a profondément choqué l’opinion publique, qui y a vu une « illustration cruelle de la peine capitale imposée à une personne incapable de comprendre qu’elle va mourir », se souvient Mark Osler.
Source : Le Monde – (Le 10 janvier 2026)
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
