Le Soleil – Babacar Mbaye Ndaak est de ceux qu’on désigne maîtres de la parole. Griot de naissance, enseignant en histoire, conteur majeur et écrivain consignateur de nos mémoires, le natif de Ngourane porte le sens du conte par ses fonctions et sa culture. Se ressourcer, enseigner, transmettre, divertir et dire une catharsis sont sacerdotaux chez lui. Cet entretien nous fait savoir le sens de ses action.
Comment se définit le griot dans nos sociétés aujourd’hui ?
Je suis né dans le monde des griots, cependant je ne sais si je peux vraiment me dire griot maintenant. La référence qui fait le griot est pratiquement devenue désuète. Mais son verbe et sa fonction continuent d’investir notre culture et notre société, c’est le plus important.
Ce qui m’intéresse, ce n’est plus la fonction du passé qui en fait un statut social ou une caste où on est classé selon la naissance. Si c’était comme ça, Ismaël Lô ne chanterait jamais, Youssou Ndour ne chanterait que parce qu’il appartient à cette société, de même qu’Omar Pène, qui est forgeron. Mais il y a beaucoup d’artistes qui ne chanteraient pas, comme Souleymane Faye, alors qu’il a un talent fou.
Baaba Maal chanterait avec Mbassou Niang et Mansour Seck, qui s’apparentent à moi par des origines lointaines. Si on analysait comme ça la société des griots, beaucoup de choses changeraient. Beaucoup ne pourraient plus avoir le droit de dire ce qu’ils disent ou de chanter.
La société a changé et a produit de nouveaux canaux pour véhiculer et transmettre la culture. Ces canaux sont investis par la société entière, par des gens qui ont le talent et les possibilités jadis voués au griot. C’est cela qui a changé.
La société a connu une reconfiguration qui méprise parfois les fondamentaux. Comment conserver notre mémoire et en être fidèle ?
Il faut reconnaître ce qui est permanent, pérenne. Il faut sauver ce qui continue, qui va continuer et appartient à l’histoire. Il faut trouver cela et progresser avec son esprit.
Il y a, dans toutes les sociétés, des réalités qui sont dépassées aujourd’hui et que les gens ne font ou ne feront pas. Au Sénégal, ce n’est pas un roi qui dirige le pays. Nous sommes dans une République, et République signifie la chose publique.
On ne doit plus ériger certains symboles en culte ou comme des totems qui méritent notre entière dévotion. S’il doit y en avoir, ce serait les enfants. Ce sont les enfants qu’il faut former, c’est à eux qu’il faut donner notre attention.
Moi, l’enseignant, j’ai compris que c’est par là qu’il faut passer pour sauvegarder nos identités, nos imaginaires, notre patrimoine. J’ai enseigné l’histoire avec les canaux dont on m’a formé à l’École normale supérieure, mais j’ai compris très tôt qu’il fallait parler à la jeunesse avec un discours et un verbe provenant de notre oralité.
Nous sommes fondamentalement une société d’oralité où les transmissions mnémotechniques sont plus importantes que toute autre forme de transmission.
Comment avez-vous mis en évidence cette identité avec l’enseignement, malgré les codes académiques ?
Avant d’intégrer l’enseignement, j’étais un enseignant au fond de moi-même. Je me rappelle quand j’étais au lycée Blaise Diagne, dans les premières années, chaque fois que les professeurs nous donnaient des papiers pour écrire ce que nous voulions devenir, je n’ai jamais mis autre chose que « professeur ».
Tous ceux qui me connaissent, tous ceux avec qui j’ai étudié, savent que j’étais un excellent élève, de l’école élémentaire au lycée. Au lycée, j’ai brillé en français, en anglais, en espagnol et en histoire-géographie. Voilà quelque peu ma base sociale.
Mais dans ma famille, j’aimais beaucoup parler français, alors que je maîtrisais déjà ma langue maternelle, le wolof, que je parlais autour de moi avec mes amis. J’ai vu des gens qui n’étaient pas Wolofs le parler mieux que moi.
Gérard Shawan (paix à son âme) était mon camarade de classe, à la 6eM4 du lycée Blaise Diagne. Il était à côté de moi. Né à Bambey, il parlait un wolof de campagne plus prononcé que le mien. C’était un déclic.
Il a appris ses gammes dans son milieu, et c’est en cela que c’est primordial. Au-delà des cours en classe, un enseignant doit s’imprégner des codes socioculturels de sa zone d’affectation pour être utile et déterminant dans l’éducation de ses élèves.
Un enseignant dans une zone d’affectation doit avoir un carnet où il consigne les paroles des sages, les moeurs et us des habitants, ce qu’il ne faut pas dire aux femmes, comment se comporter avec elles, comment pensent les jeunes et les hommes …
Il ne s’agit pas que de gagner la sympathie de l’autochtone, mais de le connaître et de mieux aider à son progrès.
Le conte, dont vous êtes l’un des meilleurs ambassadeurs et passeurs africains, se présente comme une bonne alternative…
Effectivement. On y enseignait au naturel. Sous un clair de lune, le conteur ou la conteuse pouvait interpréter pour faire voyager l’esprit des enfants.
Les bruits, avec tous les sons qui rappellent la nuit, sont des musiques : les bruits des griots qui chantent en sourdine ou pour donner le rythme, les stridulations des grillons, un âne qui braie dans un village lointain, …
Tout cela fait une musique qui rappelle la nuit, et la nuit rappelle le repos et la réflexion. C’est la raison pour laquelle on ne conte pas la journée.
Dans notre société, la journée est faite pour le travail. Quand quelqu’un s’amusait à conter le jour, on lui disait de ne pas le faire, car il allait « tuer ses parents ».
En milieu wolof, que je connais en tout cas, on ne conte pas la journée. Tout ceci participe à une éducation populaire, à des morales qui élèvent la sagesse et la contenance de la communauté.
La tradition orale est une réalité qui nous nourrit, même spirituellement ou religieusement.
Il faut cependant transmettre vrai. Je dis dans un de mes contes que : « Fu jàmm yendu fanaan fa, am na fa ku xam lumu waxul ». C’est une parole qui suggère de taire une confidence qui peut briser un couple, diviser une communauté, aggraver un chaos…
La mission du conteur est d’éduquer. Aminata Sow Fall dit que : « Le mythe enchante, la légende émerveille, l’épopée galvanise, mais le conte éduque ». Ce n’est pas une formation à des métiers, c’est pour former un homme juste, droit, courageux et honnête.
Quelle est la voie pour faire retrouver au verbe sa saine tonalité dans notre société ?
Dans nos sociétés, il y a des espaces où le verbe est roi et fondateur. Je pense aux « kasak », aux « lëndd ». Mais il faut surtout parler des espaces scolaires et universitaires.
On parle souvent de réforme de notre système académique, en demandant qu’on intègre l’enseignement des guides religieux. Mais il faut surtout intégrer le « lëundd », le « kasaak » et l’esprit qu’ils portent.
Amadou Hampaté Bâ avait la chance d’être entouré de diversités. Il évoluait aux côtés de Thierno Bocar son maître, des Dogons, des Songhaï, des Bambaras, des Khassonkés, des Sénoufos, etc. dans l’Afrique de l’Ouest. Il y a beaucoup appris.
Il faut promouvoir cette diversité dans les établissements scolaires pour éveiller la curiosité des enfants. Il faut, comme dans les universités occidentales, convier les savants locaux à transmettre leurs connaissances.
J’ai beaucoup voyagé : Allemagne, France, Maroc, Algérie, Tunisie, Congo, Burkina Faso, Cameroun, Afrique du Sud. En Afrique du Sud, j’ai participé à un projet post-domination avec Nelson Mandela, qui a donné des résultats remarquables.
Nous avons écrit des contes dans les langues locales : khosa, nguni, sotho. Je ne parle pas ces langues, mais mes idées ont aidé à orienter ceux qui les écrivent.
Il faut que les établissements sénégalais osent inviter les savants à parler dans leurs conférences. Quand j’étais étudiant, il y avait chaque soir à la fac des conférences sur l’histoire, l’économie, la tradition, … Tous les étudiants avaient envie d’y assister.
J’ai travaillé avec des camarades comme Aziz Dieng dans le club culturel de la Faculté de Lettres. Nous avons chanté dans toutes les langues nationales.
Ces expériences manquent aujourd’hui dans nos universités, trop influencées par le sectarisme. L’université doit redevenir un univers global, comme le défendait Cheikh Anta Diop.
Est-ce un projet facile, si on sait qu’il y a de plus en plus une négation des références ?
Il y a une caricature de nos totems qui se répand et affecte la jeunesse. Kocc Barma, par exemple, dont le nom et le symbole de philosophie et d’aide sociale sont accrochés à des faits divers. Cela n’entache cependant pas sa notabilité.
En 1995, j’ai amené mes élèves à Ndiongué Fall, rencontré le petit-fils de Kocc Barma, aujourd’hui chef du village. On leur a montré sa tombe, prouvant déjà une existence. Ils ont compris ainsi l’importance de préserver le patrimoine, en évitant de déformer notre histoire.
Je les ai menés sur les traces de Buur Sine à Diakhao, de Khali Amar Fall à Pire, du Damel Lat Dior à Dékheulé, de Khadimou Rassoul à Touba, etc. Mais aussi de Seydi El Hadj Malick à Tivaouane, et à Ndiarndé où s’est passé ce séminaire fondateur où Mame Maodo a éduqué plusieurs érudits à partir de 1895.
Chaque voyage permet aux élèves de prendre conscience de l’importance de la mémoire et de notre histoire.
Chaque année, mes élèves de sixième participaient à un tour de Dakar pour découvrir le patrimoine. Chaque élève cotisait 1 00 FCfa pour louer des voitures et acheter à manger. À l’époque, on louait des cars de 40 places à 48 00 FCfa.
Ces expériences permettaient aux enfants d’apprendre directement sur le terrain et de s’approprier leur culture.
Propos recueillis par Mamadou Oumar KAMARA
Source : Le Soleil (Sénégal)
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