Le Burkina ou les limites du souverainisme / Par Mansour LY

Le 26 juin, Ouagadougou a rompu avec Paris. La veille, le même gouvernement avait pris une autre décision, passée plus inaperçue. Aucun étudiant burkinabè ne pourra maintenant poursuivre des études à l’étranger sans une autorisation préalable du ministère de l’Enseignement supérieur. Boursier ou sur ses propres deniers, peu importe. Sans ce feu vert, le diplôme obtenu à l’extérieur ne sera pas reconnu au Burkina Faso.

On a beaucoup commenté la première décision. La seconde dit pourtant l’essentiel. Ces deux mesures dessinent un même geste, mais dans deux directions. Vers l’extérieur, l’État ferme une porte. Il revendique une politique étrangère autonome, refuse ce qu’il considère comme une forme de tutelle et affirme sa souveraineté. Vers l’intérieur, il tourne un verrou. Il choisit de contrôler la mobilité de sa propre jeunesse. La main qui claque la porte est aussi celle qui tient la clé.

L’argument officiel est compréhensible. Mieux suivre les parcours universitaires, éviter la fuite des compétences, préparer le retour des diplômés au pays. Mais la véritable question est ailleurs. Un État peut-il durablement renforcer sa souveraineté en contrôlant la circulation des savoirs et des compétences ? Ou risque-t-il de transformer une politique d’affirmation nationale en politique de fermeture ? Car un État fort ne se mesure pas seulement à sa capacité de retenir ses élites. Il se mesure à sa capacité de leur donner des raisons de revenir. Le verrou n’est pas une force. C’est l’aveu d’une faiblesse, habillé en principe.

Qui paie, alors ? Ce sont les quelque 2 500 étudiants burkinabè présents en France en 2022, et tous ceux qui espéraient suivre le même chemin. Cette jeunesse porte une partie du capital humain dont dépendra le Burkina de demain. En voulant mieux l’encadrer, l’État prend le risque de produire l’effet inverse. Non plus le retour, mais le départ sans retour. L’exil silencieux. Le diplôme que l’on ne fera plus reconnaître parce que l’on ne compte plus rentrer. On a connu une colonisation qui exportait les corps. Voici un souverainisme qui retient les cerveaux.

Il faut pourtant distinguer les terrains de la souveraineté. Le débat sur le franc CFA, les bases militaires ou les partenariats stratégiques relève pleinement de cette exigence. Il est ancien, légitime, et mérite d’être posé sans complexe. La circulation des savoirs obéit à une logique différente. Envoyer un étudiant se former à l’étranger n’a jamais constitué un acte d’allégeance. Les relations entre le Burkina Faso et la France dépassent les seuls rapports diplomatiques. Elles sont faites de langue, d’universités, de familles, de coopération scientifique, d’échanges humains construits sur plusieurs générations. On ne redéfinit pas cet héritage par un décret.

Un étudiant qui part n’abandonne pas son pays. Il peut revenir avec davantage de compétences, d’expérience, et parfois un attachement encore plus fort à sa nation. Les diasporas africaines montrent chaque jour que l’éloignement ne signifie pas le renoncement.

Ce précédent dépasse largement le Burkina Faso. Depuis plusieurs années, le Sahel cherche à reprendre le contrôle de ses frontières, de ses ressources, de sa sécurité et de ses partenariats. Une nouvelle étape semble s’ouvrir , celle du contrôle de la circulation des savoirs eux-mêmes. C’est peut-être là que commence le véritable débat. Jusqu’où un État peut-il pousser l’affirmation de sa souveraineté sans affaiblir la liberté et l’ouverture dont dépend précisément sa puissance de demain ?

La vraie force d’une nation ne réside pas dans sa capacité à fermer une porte. Elle réside dans sa capacité à donner à ses enfants l’envie de revenir l’ouvrir.

 

 

Mansour LY

Le 27/06/2026

 

 

 

Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile