France – L’acteur Abou Sangare, des Césars aux chantiers, et vice-versa

L’ancien sans-papiers, sacré révélation masculine en 2025, est devenu la cible d’une rumeur selon laquelle il serait abandonné par le monde du cinéma. L’acteur-mécanicien, rencontré sur le site de construction où il travaille, continue de courir les castings et refuse qu’on fasse de lui une « victime ».

Le Monde  – On avait laissé Abou Sangare, il y a deux ans, expliquant : « Refaire du cinéma ? Si ça se présente, pourquoi pas ? Mais moi, ce que j’aime, ce que je sais faire, c’est la mécanique… » C’était juste avant qu’il ne reçoive le prix d’interprétation masculine à Cannes pour L’Histoire de Souleymane, de Boris Lojkine ; avant qu’il ne rafle le César du meilleur espoir masculin, en 2025 – quelque 600 000 spectateurs plus loin – ; et bien avant qu’il n’obtienne, lui, le Guinéen sans papiers frappé d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), un permis de séjour en bonne et due forme.

On le retrouve aujourd’hui à Colombes (Hauts-de-Seine), en banlieue parisienne, le long de l’autoroute A86 qui entoure la capitale, s’activant sous un soleil blafard sur les tractopelles, chariots élévateurs, nacelles et autres engins de chantier que son employeur, Loxam, loue. Le gamin d’hier est devenu un jeune homme décidé, avec toujours dans le regard cette même sincérité tour à tour joyeuse ou grave qui faisait tout le charme de son personnage, Souleymane, le livreur de repas à bicyclette du film.

Sauf que là, il est un peu plus sombre que d’habitude. Il n’a pas vu venir le déluge qui d’un seul coup l’a assailli ces jours-ci sur les réseaux sociaux. Le lendemain des Césars, le 28 février, un obscur site Internet, Interlude, publie en ligne une photo de lui avec un court texte : « Un an après son César du meilleur espoir masculin, Abou Sangare n’a pas tourné le moindre film. » L’ensemble est reposté par l’acteur et réalisateur Simon Frenay, qui y ajoute un petit texte de sa plume : « C’est la logique du système. Les Césars adorent produire des figures symboliques utilisées comme caution progressiste. Geste politique au rabais. Iels [Ils et elles] se félicitent d’avoir osé. Mais derrière, le pouvoir reste au même endroit. Les financements circulent entre les mêmes producteurs, les castings passent par les mêmes agents et les rôles principaux restent assignés aux mêmes corps, aux mêmes accents et aux mêmes milieux. Ah ça, le cinéma français aime raconter les marges ! Il les filme et les récompense mais ne les laissera jamais accéder au centre. »

Voyant passer sa photo et la référence au film, Abou Sangare le reposte sur son compte Instagram – sans même avoir lu le texte. C’est alors que tout le monde s’en empare, de BFM à Paris Match, de Politis à Valeurs actuelles. Allant puiser des images de lui à bord d’un engin de chantier dans un reportage de France 3 régions et un article du Courrier picard ou sur le compte Instagram du mécanicien acteur, chacun y va de son portrait misérabiliste, pleurant un laissé-pour-compte obligé de travailler sur les chantiers pendant que la France des Césars ripaille sur son dos. Et le texte de Simon Frenay, par la magie des re-citations, apparaît désormais comme s’il avait été écrit par Abou Sangare lui-même. Et pourtant ceux qui l’ont rencontré savent combien ces mots et ce verbiage politique sonneraient faux dans sa bouche. Mais la France aime les clichés et les arroseurs arrosés.

« Pas une victime »

« Dès que j’ai vu sur X : “Abou Sangare critique le cinéma français”, je l’ai immédiatement supprimé, plaide le jeune homme. Je ne suis pas une victime. De qui que ce soit. J’adore le cinéma français. Sans lui, je ne serais pas ici, dit-il, montrant le terrain où s’entassent les tractopelles. Je n’aurais pas mon passeport [il l’agite fièrement], ni mon permis de séjour, je n’aurais pas un logement à mon nom. Pour trouver ce travail et venir aux entretiens d’embauche, c’est même Boris [Lojkine, le réalisateur] qui a pris lui-même mes billets de train. »

Et puis, à l’entendre, la vie n’est pas si dure. Il l’aime, même, cette vie. « Je ne suis pas le genre de personne qui reste à ne rien faire. Même si je devenais célèbre, j’aurais toujours quelque chose à côté… Si j’avais de l’argent, pourquoi je n’ouvrirais pas un garage ? »

Oui, il fait partie de la France qui se lève tôt ; oui, il a presque deux heures de trajet pour rejoindre Amiens depuis Colombes. Mais, quand il rate son train, il va coucher chez son copain du lycée d’Amiens, Nicolas, mécanicien comme lui, du côté de la mairie de Clichy. Ou bien, comme la nuit dernière, chez sa copine, à Paris. « Et, si j’ai des rendez-vous pour un casting, mon chef d’atelier, Abdel, me laisse toujours partir. Il est très gentil. Il me présente toujours en disant : “Vous savez qui c’est ?”Je lui ai dit d’arrêter. »

Car, s’il adore la mécanique, Abou Sangare n’a évidemment pas renoncé à une carrière d’acteur. Il enchaîne les lectures de scénarios – « Ça m’aide à améliorer mon français, je découvre des tournures de phrases et des mots que je ne connaissais pas », confie-t-il, tout sourire – et il a déjà obtenu des rôles, même si les films en question sont encore en attente de financement. « Le cinéma ne m’a pas oublié. Simplement, un César peut mettre la lumière sur toi, il ne te donnera pas pour autant une place. Tout ça se construit », plaide sagement celui qui a quitté son village et sa mère mourante à 15 ans, et n’a plus jamais remis les pieds au pays.

« Je n’ai pas de contact avec ma famille. Peut-être qu’ils ont eu des échos sur Internet, je ne sais pas. Mais, honnêtement, ma vie est ici désormais. C’est ici, à Amiens, que j’ai appris à connaître le monde. La prochaine étape, maintenant que j’ai ce CDI, c’est d’obtenir un permis de séjour pour une période plus longue qu’une année. C’est lourd et bloquant d’avoir chaque fois à le renouveler. »

En 2025, Abou Sangare devait jouer dans Diable noir, un biopic sur le père d’Alexandre Dumas, tourné par Ladj Ly (Les Misérables, 2019). Las, son passeport valide délivré par l’ambassade de Guinée est arrivé trop tard pour lui permettre de rallier la Martinique. « Dommage, grimace-t-il, c’est un rôle que j’aurais aimé jouer, celui d’un homme en prison qui pousse le héros à surmonter les difficultés, en lui expliquant que la vie ne s’arrête pas là, qu’il en aura une autre demain… C’est ce que j’ai vécu, c’est ce que je vis. Hier soir, je suis allé présenter le film dans un centre social. C’est important pour moi de montrer que tout n’est pas que galère. »

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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