Le HuffPost – La suspension du carton rouge donné à Folarin Balogun, après un appel du président des États-Unis à celui de la Fifa, est un tournant inédit dans l’histoire de la Coupe du monde.
Avec l’affaire Folarin Balogun, la Fifa vient-elle de se tirer une balle dans le pied, ouvrant la voie à un précédent dans lequel pourraient désormais s’engouffrer toutes les équipes ? Ou n’est-ce là qu’un nouvel exemple concret des liens bien trop étroits qui unissent le président de l’institution, Gianni Infantino, et celui des États-Unis, Donald Trump ?
Le carton rouge reçu par l’attaquant américain en 16e de finale, puis suspendu par la Fifa en invoquant un obscur point de règlement – ce qui lui permettra de disputer le 8e face à la Belgique ce lundi 6 juillet -, est en tout cas en train de devenir le plus célèbre de la longue histoire de la Coupe du monde.
Surtout, c’est la manière dont ce carton a été retiré provisoirement à Folarin Balogun, meilleur joueur de la sélection américaine depuis le début du Mondial, qui interpelle.
Comme il l’a confirmé ce lundi depuis la Maison Blanche, c’est bien le président américain en personne qui a appelé Gianni Infantino, dès mercredi, pour demander le réexamen de la suspension du joueur, assurant à rebours des faits qu’il n’y avait « pas faute ». Pour rappel, Folarin Balogun avait reçu contre la Bosnie-Herzégovine un carton rouge pour être retombé sur la cheville d’un adversaire, un geste involontaire, mais malgré tout très dangereux, comme l’arbitrage vidéo l’a confirmé durant la partie.
Or une telle intrusion d’un chef d’État dans des décisions footballistiques, a fortiori en pleine Coupe du monde et en en appelant au patron de l’institution suprême, pour un résultat à la fois rapide et favorable, c’est tout simplement du jamais-vu.
Résultat : ce lundi, l’affaire a pris une tournure politique et fait réagir dans plusieurs pays. « Si vraiment c’est un coup de fil qui explique cette décision incompréhensible, cela serait bafouer les règles les plus élémentaires du football et du sport », a déclaré le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, dont le pays se sent particulièrement floué. « Ce serait très grave. Comment la Fifa pourrait-elle encore plaider le fair-play avec crédibilité ? »
La dernière ingérence politique remontait à 1982
« Il revient aux instances sportives, pas aux politiques » de décider des règles du sport, a ajouté le commissaire européen Glenn Micallef. Même tonalité en Allemagne. « La politique n’a pas sa place sur le terrain », a commenté la secrétaire d’État allemande aux Sports, Christiane Schenderlein. « Les décisions des arbitres relèvent du sport », a-t-elle ajouté.
L’UEFA, qui n’hésite pas à exprimer publiquement ses désaccords avec la Fifa (et où l’on planche à une stratégie pour prendre la place de Gianni Infantino), y est aussi allée de sa critique, évoquant « une ligne rouge » franchie par la fédération internationale de football. Et de dénoncer une décision « inédite, incompréhensible et injustifiable ». « Le football, comme tout autre sport, repose sur des règles, qui sont le fondement d’une compétition équitable, honnête et transparente. Parfois, les règles sont sujettes à interprétation. En l’occurrence, ce n’est pas le cas », poursuit l’instance européenne dans une déclaration particulièrement cinglante.
« Les cartons rouges ne sont pas annulés par des appels téléphoniques politiques. Ils sont annulés par des règles, des preuves et des organismes indépendants », écrit pour sa part sur X Sepp Blatter, président de la Fifa de 1998 à 2015 avant d’en être évincé du fait d’une affaire de corruption. « Si un président des États-Unis intervient auprès du président de la Fifa – et qu’un joueur est soudainement blanchi avant un match à élimination directe de la Coupe du monde -, la question est inévitable : Quo vadis (où vas-tu, ndlr), Fifa ? », poursuit le Suisse de 90 ans.
Et encore, on aurait pu citer les réactions tout aussi outrées de Michel Platini, de l’ancienne gloire anglaise Wayne Rooney, du sélectionneur norvégien, du nouveau président de la fédération italienne…
Pour remonter au dernier cas d’ingérence politique lors d’un Mondial, il faut revenir à 1982, dans un match concernant… l’équipe de France. À Valladolid face aux Koweïtiens, les Bleus viennent d’inscrire le but du 4-1 par Alain Giresse, contesté par leurs adversaires ayant entendu un coup de sifflet qu’ils ont cru signifier un hors-jeu. Mais, alors que l’arbitre a bien validé le but, le cheikh Fahad al-Ahmed al-Jaber al-Sabah, frère cadet de l’émir et par ailleurs le président de la Fédération koweïtienne de foot, descend des tribunes et entre sur la pelouse à la stupéfaction générale. Dans la confusion la plus totale, le but est finalement invalidé par l’arbitre, qui en paiera le prix d’une radiation à vie par la Fifa.
Une « bromance » qui dure
Revenons en 2026, avec Sepp Blatter, encore lui, qui dénonçait récemment dans Le Monde la « bromance » affichée entre Trump et Infantino, depuis 2018 et l’attribution du Mondial en cours aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Ces liens étroits démontrent selon lui que « l’activité politique [de la Fifa], non conforme à ses statuts quant au devoir de neutralité de l’instance, a atteint son paroxysme ».
Concrètement, on peut citer la présence d’Infantino à la cérémonie d’investiture de Trump en janvier 2025, ou encore l’ouverture d’un « bureau de représentation » de la Fifa au sein même de la Trump Tower à New York. Sans oublier non plus la remise en mondovision d’un obscur « prix de la paix » de la Fifa – dont les conditions d’attribution n’ont jamais été explicitées – au président américain à l’occasion du tirage au sort de ce Mondial 2026.
Hans-Joachim Eckert, l’ancien gardien de l’éthique à la Fifa, raconte, lui, une anecdote qui en dit long sur la gouvernance Infantino au sein de la Fifa. « Après ma destitution, le code d’éthique a été réécrit. Gianni Infantino y a apporté des corrections au stylo rouge, qui ont ensuite été adoptées. (…) Le mot “corruption” a été rayé du code à son initiative. Officiellement, il n’y a donc plus de référence à la corruption au sein de la Fifa », explique-t-il dans un récent entretien sans concession accordé au média suisse 24 Heures.
Et que dire, à la lumière de l’affaire Balogun, de propos de Gianni Infantino qui assurait en 2018 dans une interview au Monde que « le temps des magouilles [était] terminé », ou encore que « la Coupe du monde n’est pas un événement politique et ne doit pas l’être » ?
Peut-être bien conscient que le monde entier a les yeux tournés vers les États-Unis en ce moment, Donald Trump se fait lui plutôt discret depuis le début du Mondial. Un tournoi aussi critiqué pour son arbitrage à géométrie variable et ses pauses fraîcheur qui énervent bien du monde, sans évoquer les considérations politiques et les conséquences tangibles de la politique étrangère américaine sur le déroulement de la compétition.
Après la suspension du carton rouge de Balogun, le président américain a simplement remercié la Fifa dans un court message posté sur Truth Social pour « avoir réparé une grande injustice ». Il n’a pour le moment assisté à aucun match. Il est cependant prévu qu’il remette le trophée au vainqueur de la finale le 19 juillet. Aux côtés de Gianni Infantino, bien évidemment.
Vincent Gibert
Source : Le HuffPost (France)
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