«La tribu doit vivre , même si ses membres vivent ailleurs»

Le citoyen n’est donc pas vraiment convoqué comme citoyen. Il est convoqué comme membre d’une tribu, d’un réseau, d’un groupe ou d’une clientèle.

Je viens de relire l’article, délicieux comme de coutume, de Habib Ould Mahfoudh (رحمة الله عليه), écrit il y a plus de trente ans à propos des visites officielles en Mauritanie.

Habib Mahfoudh décrivait ces fameuses « visites » au cours desquelles la vie d’un village, d’une région était suspendue : les marchés fermaient, les écoles se vidaient, les enfants étaient alignés, drapeaux à la main, les femmes dansaient, les hommes criaient et les notables venaient saluer.

J’ai aussitôt pensé que plus de trente ans ont passé, mais que le spectacle continue. Mais, à y réfléchir un instant, on se rend compte qu’il y a pourtant une différence.

Autrefois, on sortait les drapeaux. On pouvait au moins faire semblant de célébrer la Nation, la République, ou quelque chose qui dépassait les individus et les clans. Une transcendance. Aujourd’hui, on s’est avisé qu’il vaut mieux éviter ces notions un peu compliquées. On sort la tribu.

Cette grande absente, dont l’écrasante majorité des membres est dispersée aux quatre coins du pays — et parfois au-delà — à la recherche de sa pitance. Elle ne doit surtout pas mourir. Alors, à chaque visite, on la ressuscite. On convoque des personnes censées la représenter, on rassemble ce qu’on peut de ses enfants et l’on fait venir les troubadours pour rappeler à tout le monde combien elle est grande, ancienne, fidèle et, surtout, reconnaissante.

La tribu doit vivre , même si ses membres vivent ailleurs. La solidarité doit être entretenue entre ceux qui en sont originaires, afin de pouvoir les ameuter au besoin.

Pourtant, tout le monde sait que les attributs objectifs de la tribu se sont atrophiés comme une peau de chagrin : sécheresses successives, taux élevé de sédentarisation, effritement de sa pyramide structurelle, changement de modes de vie, etc.

Cependant, même défunte, il faut insuffler de la vie à ses résidus par des moyens matériels et « moraux », revitaliser sa fonction virtuelle, utile aux « intermédiaires » comme au pouvoir employeur, quel qu’il soit.

Pour cela, on convoque les intermédiaires originaires, anciens ou nouveaux de ces tribus-fantômes.

Là, il faut être sérieux. Ces intermédiaires ne sont pas les victimes de je ne sais quel réflexe pavlovien. Ils ont parfaitement compris le système et en connaissent les rouages. Ils constituent aujourd’hui une véritable administration au noir : une administration sans statut, sans concours, sans organigramme et sans budget officiel, mais avec des moyens, des avantages et des missions parfaitement identifiables, qui en font des privilégiés.

Ils savent qui mobiliser, qui appeler, qui faire venir, qui faire danser et qui faire voter. Ils sont affiliés au pouvoir, quel que soit le pouvoir. Le pouvoir change ; eux restent. Ils changent parfois de couleur, de discours ou de maître, mais pas de fonction.

Les autorités locales les encadrent parfaitement. Il arrive même que leur principale activité consiste moins à administrer la population qu’à administrer ces intermédiaires et leurs relais locaux.

On pourrait appeler cela une administration parallèle. Je préfère « administration au noir ». C’est plus honnête.

Elle fonctionne avec ses propres agents, ses propres réseaux, ses propres récompenses — hautes fonctions administratives sans compétence aucune, octroi abusif de marchés publics — et une hiérarchie qui ne figure dans aucun texte de loi.

L’administrateur officiel dispose d’un bureau ; l’autre dispose d’un téléphone. Le premier a une signature ; le second connaît tout le monde. Le premier est payé officiellement ; le second est entretenu autrement.

Et lorsqu’une visite est annoncée, chacun sait ce qu’il doit faire : remplir la place, faire du bruit, sortir les crieurs et, surtout, donner à l’observateur candide l’impression que tout cela est spontané, et au visiteur l’assurance que tout continue à baigner dans l’huile.

C’est ici que le système devient franchement comique. Nous avons, d’un côté, une population qui manque d’eau, d’électricité, de soins, d’écoles et de travail. Et, de l’autre, une remarquable capacité administrative à mobiliser des centaines de personnes pour danser devant un responsable pendant quelques minutes.

Il faut reconnaître au système une efficacité certaine : quand il s’agit de faire venir les citoyens, il fonctionne ; quand il s’agit de leur fournir des services, c’est une autre administration.

Alors pourquoi ces mascarades continuent-elles ?  Parce qu’elles servent à quelque chose. Elles donnent à voir un pouvoir aimé, donnent aux intermédiaires la preuve de leur utilité et leur droit à la récompense, et permettent aux autorités locales de montrer qu’elles « contrôlent » le terrain. Elles rappellent aussi aux populations qu’entre elles et l’État, il existe toujours quelqu’un qu’il faut connaître.

Le citoyen n’est donc pas vraiment convoqué comme citoyen. Il est convoqué comme membre d’une tribu, d’un réseau, d’un groupe ou d’une clientèle. Il ne vient pas forcément parce qu’il croit au spectacle. Il vient parce qu’il sait que les autres y seront, et surtout parce qu’il sait que ceux qui organisent le spectacle seront encore là demain. Et aussi parce que les intermédiaires et l’administration locale sauront qui n’est pas venu. Et cela a un prix.

Voilà peut-être pourquoi, après tant d’années, rien ne change. Nous avons abandonné les drapeaux, mais gardé les tambours. Nous avons oublié la République, mais perfectionné le réseau. Et nous avons transformé l’accueil du responsable en une petite industrie locale, voire nationale, une industrie qui emploie des clubs régionaux, mais pas les citoyens.

Eux dansent, puis rentrent chez eux et attendent l’électricité.

 

 

Nana Mohamed Laghdaf

 

 

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