Le Monde – Un soutien verbal, c’est tout ce que Vladimir Poutine a pu accorder à ses alliés, le Syrien Bachar Al-Assad, le Vénézuélien Nicolas Maduro et, désormais, l’Iranien Ali Khamenei, qu’il a vu tomber de leur piédestal, les uns après les autres, sans avoir pu lever le petit doigt pour les défendre. Dans une lettre de condoléances adressée dimanche 1er mars à son homologue iranien, Massoud Pezeshkian, le président russe rend un hommage vibrant au Guide suprême disparu, « un homme d’Etat exceptionnel, qui a apporté une énorme contribution personnelle au développement des relations amicales entre la Russie et l’Iran, les élevant au niveau d’un partenariat stratégique global ».
Dénonçant une « violation cynique de toutes les normes de la morale humaine et du droit international », M. Poutine s’est gardé toutefois de faire la moindre allusion aux Etats-Unis dans sa missive, tant il apparaît soucieux de ne pas heurter le président américain, Donald Trump, sur lequel il compte pour appuyer ses objectifs dans le cadre des négociations avec l’Ukraine.
A première vue, l’impuissance russe traduit « le déclassement stratégique tant au niveau régional que global », estime Tatiana Kastouéva-Jean, chercheuse à l’Institut français des relations internationales. « En Syrie, au Venezuela, à travers la perte d’influence dans le règlement du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, Moscou s’avère incapable de protéger ses partenaires et de peser sur les règlements. A l’été 2025, Donald Trump avait, par exemple, décliné d’une manière grossière la proposition de médiation russe en Iran. L’existence même de ces partenariats et la réaction éventuelle de Moscou ne sont pas un facteur pris en compte par Washington, qui donne ainsi un signal clair de sa vision du rôle stratégique secondaire de Moscou », note la chercheuse.
« Un soutien discret mais soutenu »
D’ailleurs Moscou n’envisage pas d’apporter une aide militaire concrète à Téhéran. Rien ne l’y oblige puisque le traité de partenariat stratégique signé avec la République islamique en janvier 2025 ne comporte pas de clause de défense mutuelle. « Il faut se garder de penser la relation Russie-Iran comme une alliance contraignante entre des Etats prêts à s’entraider quoi qu’il arrive. Il s’agit plutôt d’arrangements, de pratiques de donnant-donnant, [drones] Shahed contre technologies par exemple », explique Ulrich Bounat, chercheur chez Euro Creative, un groupe de réflexion sur l’Europe centrale et orientale.
A défaut de pouvoir mener une intervention militaire pour sauver le régime iranien, la Russie peut « continuer de permettre au régime de se sauver lui-même. Cela signifie un soutien discret mais soutenu, destiné à renforcer la capacité coercitive de la République islamique tout en préservant une déniabilité plausible », selon Nicole Grajewski, professeure assistante au Centre de recherches internationales de Sciences Po. Dans un article publié le 14 janvier dans le magazine Foreign Policy, la chercheuse rappelle comment, entre décembre 2025 et janvier 2026, alors que les manifestations antirégime s’intensifiaient en Iran, Moscou a fourni à son partenaire du matériel pour réprimer les protestataires, des systèmes d’interception des communications, des outils de contrôle de l’espace numérique.
Maintenir le régime en place coûte que coûte est une priorité pour les autorités russes qui craignent de voir partir en fumée les investissements réalisés dans l’exploitation du gaz et du pétrole iraniens, les projets de Rosatom de construire quatre réacteurs nucléaires dans le sud du pays, la construction du Corridor Nord-Sud, une voie ferrée d’envergure qui reste à aménager à travers le Caucase du Sud.
Des perspectives réjouissantes
Pour l’instant, et aussi étonnant que cela puisse paraître, les frappes sur l’Iran offrent à Vladimir Poutine des perspectives réjouissantes. En tout premier lieu, l’augmentation des cours du gaz (54 %) et du pétrole (13 %) est certainement une bonne nouvelle pour son économie de guerre, fortement dépendante des exportations d’hydrocarbures. La fermeture d’exploitations gazières tel l’immense gisement Leviathan, situé à proximité des côtes israéliennes, en Méditerranée, ou la mise à l’arrêt de Ras Laffan, le hub d’exportation du gaz naturel liquéfié (GNL) au Qatar, ont propulsé les prix du gaz au-delà des niveaux observés en 2022, au moment de l’invasion russe de l’Ukraine. Aussi, les producteurs russes de GNL, qui continuent d’alimenter les foyers de consommation en Europe, se frottent les mains. Les majors pétrolières russes ne sont pas en reste. Si l’interruption des livraisons de pétrole iranien à la Chine venait à durer, « celle-ci devra mécaniquement acheter ailleurs, forcément à la Russie », explique Ulrich Bounat.
Source : Le Monde
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