Agence de Presse Sénégalaise – Le langage amoureux s’appréhende dans toute sa complexité au Sénégal, coincé entre le désir brûlant qui nourrit les fantasmes les plus fous et le qu’en-dira-t-on, la censure de la société. Il en résulte que l’amour ne se crie pas sur les toits. Il se murmure entre les craquements de l’encens, s’il ne se devine pas dans les plis d’un boubou bien empesé.
En marge de la célébration de la Saint Valentin, l’APS s’est entretenue avec quelques couples pour mieux cerner cette poésie de l’implicite dans les nuances imperceptibles du langage amoureux.
Dans le cas d’espèce, l’anthropologie sénégalaise repose sur deux piliers bien connus, le “Kersa” (pudeur/retenue) et le “Sutura” (discrétion/protection de l’intimité).
Contrairement à d’autres cieux où l’authenticité de l’amour passe par l’extraversion du sentiment, au Sénégal, l’amour “noble” est celui qui se préserve.
L’amour est donc une poésie de l’implicite. On ne se dit pas “je t’aime” en se regardant dans les yeux au milieu du salon, on se le prouve en s’assurant que l’autre ne manque de rien, dans une dignité partagée.
Les jeunes couples se distinguent le plus dans cette configuration qui les incite à réinventer la pudeur. S’ils sont plus enclins à se tenir la main en public (ce qui reste rare pour les aînés), ils conservent une forme de retenue : on ne déballe pas tout. On utilise le français pour les mots “doux” (plus distanciés) et le wolof pour les sentiments profonds et ancrés.
C’est du moins le cas chez certains couples interrogés par l’APS, même si le langage amoureux évolue, créant un fossé fascinant entre les anciens et la “Gen Z”, notamment avec l’arrivée des réseaux sociaux.
Marième, 42 ans, est mariée depuis 3 ans à un homme de 17 ans son ainé. Il lui a fallu de nombreuses années pour se “décoincer”. “Je me suis mariée relativement tard et je suis de nature très pudique, mais mon mari l’est moins puisqu’il me fait de petits bisous dans la rue, me tient la main alors que je n’osais pas le faire avant”.
Marieme est plutôt pour l’art de la séduction communément appelé “Djongué”. Ses recettes secrètes ? Appeler son époux par de petits noms, lui cuisiner son repas préféré ou embaumer leur intimité de “Thiouraye” (encens).
Pour Alima, 55 ans, l’expression de l’amour n’a pas d’âge. “J’ai fait 26 ans de mariage, de grands enfants, et pourtant je continue de dire à mon mari +je t’aime, mais par message+, confie-t-elle dans un sourire coquin.
Comme si les nouvelles technologies ont d’une certaine manière fait se délier les langues les plus pudiques, Alima explique que tout est surtout une question de culture, “mais il faut savoir cultiver l’amour et l’entretenir, et cela ne dépend pas de l’âge du couple mais du type de communication que l’on entretient avec son partenaire”.
Mor, un jeune marié de 30 ans, avoue qu’il a du mal à exprimer son amour par des mots. “Je le fais rarement car je suis un peu timide, mais je préfère lui offrir des bijoux, de l’argent, ou parfois j’achète un repas copieux qu’on mange ensemble”.
Baba, la vingtaine, a lui une petite amie, mais ne sait exprimer ses sentiments que devant l’écran de son téléphone. “Je suis très bavard quand je lui envoie des sms, mon romantisme se limite là-bas, mais quand je suis avec elle je préfère lui acheter de petits cadeaux”, avoue-t-il, avant d’éclater dans un rire presque coupable.
Oumy, qui vient de fêter son 10e année de mariage, remercie tous les jours Dieu d’avoir placé sur son chemin un époux aimant qui lui offre des cadeaux tout le temps pour lui exprimer son amour. “J’ai de la chance d’avoir un mari comme lui, il m’appelle par un petit nom particulier pour me montrer son affection”.
Elle avoue toutefois que la société est très pesante sur les couples qui veulent exprimer leur amour sans tabou. “Mon mari adore par exemple que je porte une chaînette à la cheville, mais quand il voyage je l’enlève aussitôt”, explique-t-elle.
La chainette de cheville, considérée par beaucoup comme un symbole de séduction ou de disponibilité sexuelle, est parfois perçue à tort comme le signe distinctif d’une femme facile.
D’autres personnes interpellées ont aussi expliqué que dire “je t’aime” (Damala Nob, en wolof) de manière frontale peut être perçu, surtout chez les anciennes générations, comme une forme de légèreté, voire d’impolitesse vis-à-vis du groupe social.
Mais pour d’autres comme Baba, ne pas exprimer son amour par des mots n’est pas une absence de sentiment, mais un bouclier contre le mauvais œil et les jugements extérieurs.
Chez ces personnes-là, le corps et l’environnement deviennent les principaux vecteurs de l’affection. Le code le plus puissant et bien connu des Sénégalais est le “Thiouraye”. Chaque mélange d’encens raconte une histoire. Un parfum spécifique peut signifier une invitation, un apaisement après une dispute ou une déclaration de fidélité.
Malgré ce que les observateurs extérieurs peuvent en penser, ce système basé sur la pudeur crée une intimité intensifiée.
L’épanouissement dans le couple vient de la capacité du partenaire à comprendre les signes non-verbaux, une complicité de chaque instant.
Dans une société où la parole peut être “volage”, l’acte (offrir un tissu précieux, s’occuper de la belle-famille) devient la preuve ultime de la solidité du lien.
MF/BK/MTN
Source : Agence de Presse Sénégalaise (APS)
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