LA MAURITANIE ENTRE DANS L’ÂGE DES ATTENTES

Un pays ne se juge pas seulement à ses statistiques. Il se juge à l’écart entre ses statistiques et la vie de ses citoyens.

En 2025, première année d’exportation commerciale, le gaz de Grand Tortue Ahmeyim a rapporté à l’État mauritanien environ 32 millions de dollars. Un an plus tard, le 12 juin 2026, le Président de la République lançait l’opération Aoun, une aide destinée à deux millions de Mauritaniens, soit près de deux habitants sur cinq. Tout l’âge qui s’ouvre tient dans cet écart et dans cette année qui les sépare. Sur le papier, les indicateurs encouragent. La croissance a atteint 5,2 % en 2024. L’inflation est mieux contenue qu’au plus fort des crises récentes. Les premières cargaisons de gaz naturel liquéfié sont parties au large de nos côtes en avril 2025. Les partenaires internationaux saluent la résilience du pays.

Pourtant, dans les foyers, sur les marchés et dans les quartiers de Nouakchott Nord, d’où Aoun vient d’être lancée, une autre réalité s’exprime. Le coût de la vie reste élevé. La moitié du pays a moins de vingt ans et arrive chaque année sur un marché du travail qui n’absorbe pas suffisamment de nouveaux entrants. Quand on additionne chômage et sous-emploi, une part importante de la main-d’œuvre demeure encore insuffisamment utilisée. Ce constat ne nie pas les efforts de l’État. Il pose une question simple. Pourquoi une économie qui avance ne donne-t-elle pas encore à une partie de la population le sentiment d’avancer avec elle ?

C’est ici que commence le nouvel âge mauritanien. L’âge des attentes. Le gaz l’explique mieux que tout. Les citoyens ont entendu que le pays était devenu producteur et ont espéré, légitimement, une amélioration rapide de leur vie. Mais entre la première cargaison et l’argent qui entre réellement au Trésor s’interpose un mécanisme que peu connaissent. Tant que les opérateurs n’ont pas récupéré les milliards de dollars investis dans la première phase du projet, une grande partie des recettes brutes sert d’abord à rembourser ces coûts avant tout partage des revenus. La part mauritanienne dans cette phase initiale demeure donc limitée, d’où ces 32 millions de dollars, un chiffre que beaucoup n’imaginaient pas lorsque le pays célébrait ses premières exportations. Certes, ce chiffre augmentera, mais progressivement, et à condition que les coûts déclarés soient suivis avec rigueur et transparence. Car une ressource naturelle ne devient pas une richesse collective par le seul fait d’exister. Elle le devient lorsqu’elle se transforme en emplois, en électricité accessible, en routes, en écoles et en opportunités.Le gaz est déjà sorti du fond de l’océan. Il n’est pas encore arrivé dans la vie quotidienne des Mauritaniens.

Dès lors, expliquer est devenu un acte politique. Le citoyen accepte un délai lorsqu’on lui montre le calendrier. En revanche, il doute lorsqu’on lui oppose le silence. Parallèlement, pendant que la rente se construit, l’urgence, elle, n’attend pas.

Aoun protège aujourd’hui des centaines de milliers de ménages contre les chocs du quotidien. C’est nécessaire. Mais qu’un État doive assister une part aussi importante de sa population n’est pas seulement un indicateur social. C’est aussi le symptôme d’un emploi qui manque. Le filet social retient ceux qui tombent.

Il ne crée pas ceux qui montent. La protection répond à l’urgence. Seul l’emploi change durablement une trajectoire de vie. Là se trouve le véritable défi des prochaines années. Tenir ensemble la discipline budgétaire et la justice sociale, l’attractivité pour les investisseurs et la défense de l’intérêt national, les revenus du gaz d’aujourd’hui et l’économie productive de demain. Un diplômé mauritanien sans emploi dans l’agro-pastoral, un pêcheur dont la prise part entière vers des usines étrangères, un jeune de Nouakchott qui surveille les départs vers les Canaries, ces trois visages disent ce que les taux de croissance ne disent pas.

Dans ce contexte, le Président de la République a exigé que l’aide d’Aoun soit distribuée avec transparence, équité et dignité. Le principe est juste. Et il mérite d’être étendu à l’ensemble de l’action publique. Ce que l’État réclame pour la distribution d’un sac de riz, le citoyen est également en droit de l’attendre pour la gestion d’un champ gazier. Savoir combien entre. Savoir où cela va. Savoir quand sa propre vie en sera améliorée. Au fond, une croissance n’existe pleinement que lorsqu’elle devient salaire, logement, mobilité sociale et dignité. La Mauritanie est entrée dans l’âge des attentes le jour où le premier méthanier a quitté ses eaux.

Or cet âge possède sa propre échéance.

Si, d’ici la fin de la phase de remboursement des investissements, le Mauritanien ordinaire ne perçoit toujours pas une différence tangible dans sa vie quotidienne, l’attente se transformera en autre chose. Et ce ne sera plus à l’économiste d’en parler. Car ce n’est pas seulement l’histoire de la Mauritanie. C’est l’histoire de tout pays africain assis sur une richesse souterraine qui attend encore de la sentir remonter jusqu’à lui.

Mansour LY

 

 

Mansour LY

14/05/2026

 

 

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