La machine à refus des visas qui ruine les Africains

Le Sénégal a perdu 2,8 millions d'euros en frais de visa non remboursables en 2024, une hémorragie en hausse de 30,5% en un an. Derrière ce pillage silencieux, VFS Global, filiale de Blackstone, dont une enquête de Lighthouse Reports révèle les méthodes

Seneplus – À Abuja, Nairobi ou Addis-Abeba, les bureaux de VFS Global sont pris d’assaut dès l’aube. Des centaines de candidats au visa s’y pressent chaque jour, documents en main, espoir chevillé au corps. Ce qu’ils ignorent souvent, c’est qu’au-delà des frais obligatoires de dossier, une machinerie commerciale s’est mise en place pour les délester davantage.

Selon l’enquête de Lighthouse Reports, organisation néerlandaise d’investigation à but non lucratif qui a partagé ses conclusions avec Semafor, des agents VFS auraient été formés à vendre des services dits « à valeur ajoutée » — SMS de suivi, coursiers pour le retour des passeports, accès à des salles d’attente premium — souvent sans le consentement explicite des demandeurs. Un ancien employé en Inde a confié aux enquêteurs que les clients étaient « contraints ou trompés pour acheter ces services ».

Le résultat financier est éloquent : entre 2017 et 2024, le bénéfice opérationnel de VFS Global a été multiplié par quatre pour atteindre 172 millions d’euros, alors que le nombre de demandes de visa ne progressait, lui, que de 15%. Le revenu moyen par dossier a bondi de 41% depuis les niveaux d’avant-pandémie. Sur une seule période de deux semaines en 2025, les recettes tirées des services optionnels sur les demandes africaines et asiatiques de visas suédois représentaient près d’un tiers des revenus totaux de l’agence sur ce segment.

L’histoire financière de VFS Global est, à elle seule, un cas d’école. Entrée au capital en 2022 à hauteur de 75%, la firme de capital-investissement Blackstone a revendu deux ans plus tard une partie de sa participation au fonds souverain singapourien Temasek pour 950 millions de dollars, empochant au passage quelque 475 millions de dollars de bénéfice net, selon les données compilées par Lighthouse Reports. Entre-temps, la valeur de l’entreprise est passée de 2,5 milliards à 7 milliards de dollars. Une valorisation bâtie, selon l’enquête, sur « un système de vente agressive — et par moments malhonnête » ciblant parmi les populations les plus vulnérables de la planète : celles qui ont besoin d’un visa pour exister aux yeux de l’Europe.

Le Sénégal, deuxième victime africaine de la machine à refus

Les chiffres compilés par le Lago Collective et visualisés par Semafor donnent la pleine mesure du préjudice infligé aux candidats africains au visa européen. Le Sénégal y apparaît en deuxième position sur le continent, avec 2,8 millions d’euros engloutis en frais non remboursables pour des demandes rejetées — derrière le Nigéria (4,3 millions d’euros), mais devant la Côte d’Ivoire (2,2 millions), le Ghana (2,1 millions) et le Cameroun (1,7 million).

Plus alarmant encore : la progression annuelle du coût des refus pour le Sénégal entre 2023 et 2024 s’établit à 30,5%, l’une des plus fortes hausses parmi les grands pays émetteurs de demandes. Elle ne le cède qu’aux trajectoires vertigineuses de la RDC (+78,6%), du Cameroun (+72,3%) et du Kenya (+54,9%). Autrement dit, non seulement les Sénégalais paient plus cher pour des visas qu’ils n’obtiennent pas, mais cette hémorragie s’accélère d’année en année.

Dans un contexte où les États membres de l’Union européenne ont relevé de 12,5% les frais de dossier en 2024, et où les taux de refus pour les ressortissants sénégalais oscillent entre 40 et 50%, ces millions envolés ne sont pas des statistiques abstraites. Ce sont des économies familiales, des projets d’études ou d’affaires, des mois de préparation administrative, réduits à néant au motif d’un tampon refusé. Des analystes cités par Semafor qualifient ce phénomène de « remittances inversées » : un transfert de richesses du Sud vers le Nord, opéré en toute légalité, au guichet d’une agence privée cotée à plusieurs milliards.

Et la tendance ne s’arrête pas là : l’Union européenne s’apprête à relever à nouveau les frais non remboursables, une décision qui accentuera mécaniquement ce drainage silencieux des ressources africaines.

Contactée dans le cadre de l’enquête, VFS Global a rejeté les accusations, affirmant que les suggestions liant sa croissance financière à des pratiques irrégulières sont « fausses » et que les demandeurs de visa sont « clairement informés » du caractère « optionnel » des services additionnels. La firme rappelle par ailleurs qu’elle n’est qu’un « intermédiaire procédural » entre les ambassades et les demandeurs, sans pouvoir de décision sur l’issue des dossiers.

Argument recevable sur le plan formel. Mais il peine à occulter une réalité arithmétique implacable : quand les profits quadruplent pendant que le flux de demandes stagne, et que le Sénégal voit sa facture de refus bondir de 30% en un an, c’est bien que l’argent vient d’ailleurs, et de quelqu’un.

Source : Seneplus (Sénégal)

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