Slate – Loin de la «fin de l’histoire», nous sommes entrés dans une accélération de l’histoire. Depuis la pandémie de Covid-19, les conflits se multiplient. L’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis le 24 février 2022, l’opposition Israël-Iran depuis le 7 octobre 2023, les guerres éclair entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie au Haut-Karabakh à l’automne 2020 et en septembre 2023, le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan en août 2021, sans compter les guerres civiles au Soudan, en Libye, en République démocratique du Congo, les tensions entre l’Inde et le Pakistan en avril-mai 2025 ou encore celles à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge.
Deux conflits désormais durables dominent l’actualité : celui en Ukraine, que le président états-unien Donald Trump devait régler «en vingt-quatre heures» en janvier 2025, mais qui est depuis entré dans sa cinquième année; et celui au Moyen-Orient, qui oppose l’Iran et ses proxys à Israël et dure déjà depuis deux ans et demi. Ces deux guerres sont de plus en plus interconnectées jusqu’au point où l’on pourrait s’interroger sur leur fusion possible ou leur «mondialisation». Alors, s’avancerait-on vers une «Troisième Guerre mondiale» d’un autre type, non pas un conflit brutal, nucléaire, total, mais une guerre multirégionale, multidimensionnelle, menée au travers d’acteurs agissant par procuration ?
L’interconnexion des deux conflits n’est pas récente
La guerre en Ukraine commence en 2014 dans le Donbass, dans l’est du pays, avec l’attaque de groupes séparatistes appuyés par Moscou contre l’armée régulière, suivie de l’annexion de la Crimée. Peu après, en 2015, la Russie intervient militairement dans la guerre civile syrienne pour sauver son allié Bachar el-Assad. Le Kremlin apporte aussi son soutien au général Khalifa Haftar dans la guerre civile libyenne et pose ses pions en Afrique subsaharienne par le biais du Groupe Wagner en Afrique.
La milice paramilitaire privée, née dans le Donbass en 2014 et par ailleurs mise en première ligne en Syrie, propage l’influence de la Russie à travers le continent africain, en échangeant des contrats de protection contre l’extraction de matières précieuses ou des pots-de-vin contre des marchandises de contrebande, de façon à contourner les sanctions internationales.
En 2018, le Groupe Wagner s’installe en République centrafricaine, en 2019 au Mali et au Mozambique, suivis du Burkina Faso, de la RDC, etc. C’est un vrai système d’extorsion, de terreur qui se met en place en l’espace de cinq ans et conduit à l’éviction de la France de sa zone d’influence.
Pendant ce temps, dès 2023, les Iraniens installent une usine de drones au Tatarstan (Russie), avec une production de 6.000 engins par an. Avec l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, les liens entre l’Ukraine et le Moyen-Orient prennent une nouvelle dimension. Le prix du pétrole augmente de 4% juste après l’attaque, redonnant de l’oxygène à l’économie russe, durement éprouvée par le conflit; les médias occidentaux se détournent de l’Ukraine, offrant un répit à Moscou dans la guerre de la propagande; enfin, trois jours après l’attaque du Hamas, le 10 octobre, l’armée russe lance un assaut massif sur la ville d’Avdiïvka (oblast de Donetsk), déclenchant ainsi la «contre-offensive russe».
Cette interconnexion prend une nouvelle dimension avec la «deuxième guerre» contre l’Iran
Le conflit américano-israélo-iranien, lancé le 28 février 2026 et pour le moment limité à une guerre «par les airs», a rapidement eu des conséquences régionales et mondiales. Le baril de pétrole est passé de 73 dollars avant le 28 février jusqu’à près de 120 dollars au cours du mois de mars. L’Iran attaque les États du Golfe, bloque le détroit d’Ormuz, menace la Méditerranée orientale et même les bases militaires de l’océan Indien. Comme avec les attaques du 7-Octobre, tout ceci fait les affaires de la Russie.
Au début de l’année 2026, tous les indicateurs économiques étaient au rouge du côté du pays de Vladimir Poutine: taux d’intérêt de la banque centrale, inflation, croissance du secteur non militaire. La guerre lancée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou a comme conséquence immédiate d’injecter de fortes liquidités dans le trésor russe. Si les missiles balistiques frappent, ce sont surtout les milliers de drones Shahed qui font des dégâts et sèment la panique dans les capitales de la péninsule Arabique, les mêmes utilisés dans le conflit ukrainien.
Pour l’Ukraine, le risque est triple :
1. Épuisement des munitions américaines dont l’Ukraine a besoin (missiles Patriot, défenses antiaériennes, etc.);
2. Relaxe de l’embargo sur le pétrole russe par l’administration Trump de façon à contenir l’envolée du baril;
3. Risque pour les économies européennes de récession durable si le blocus du détroit d’Ormuz continue. Or, depuis 2025, le financement de la guerre en Ukraine est avant tout le fait de l’Europe.
En réponse, entre le 27 et le 29 mars, le président ukrainien Volodymyr Zelensky réalise une tournée diplomatique dans le Golfe où il signe des accords de défense avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar.
Les conséquences sont importantes :
1. Avec son expérience unique au monde dans la lutte antidrone, l’Ukraine, de demandeur d’aide, se positionne comme expert de la guerre moderne;
2. Volodymyr Zelensky ouvre la voie à une nouvelle source de financement de la défense de son pays en échange de transferts de technologie militaire;
3. Le président ukrainien espère s’assurer une nouvelle porte d’accès aux systèmes de défense antiaérienne de type Patriot;
4. En se positionnant comme acteur crédible au Moyen-Orient, Kiev compte contrecarrer l’influence de la Russie (dont les drones Geran-2, version améliorée des Shahed iraniens, grâce à leur résistance au brouillage ou leur furtivité, servent à détruire l’économie de ses soi-disant «partenaires») et pourrait même damer le pion à Israël sur son terrain.
Le conflit russo-ukrainien se joue maintenant sur trois continents
Sur le front européen, outre les soldats ukrainiens et russes, 12.000 soldats nord-coréens sont venus appuyer le Kremlin et 11.000 sont stationnés dans la région de Koursk, dans l’ouest de la Russie. De même, des soldats africains et d’Asie du Sud (provenant de trente-quatre pays) ont rejoint les combats. Sur le front moyen-oriental, Volodymyr Zelensky a envoyé 200 dronistes ukrainiens dans la région, afin d’aider les monarchies du Golfe face à l’assaut des Shahed iraniens.
Sur le front africain, les Ukrainiens sont à la tâche depuis deux ans. Outre l’offensive diplomatique visant à défier les leviers de Moscou auprès de nombreux régimes complaisants, le renseignement militaire ukrainien (HUR) a obtenu plusieurs succès contre la Russie. En juillet 2024, il a aidé les forces rebelles touaregs à décimer des mercenaires de Wagner dans le nord du Mali.
Au passage, il serait «logique» que la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française, qui connaît bien le Mali, ait servi d’intermédiaire entre les chefs touareg responsables de l’attaque et le HUR, qui part de zéro dans le Sahel. D’abord, la DGSE connaît bien le Cadre stratégique permanent pour la défense du peuple de l’Azawad (CSP-DPA, l’alliance de groupes rebelles) et dispose toujours de canaux de secours. Il est donc possible que le renseignement français ait mis en contact les Ukrainiens et les Touaregs afin de se venger du Groupe Wagner, responsable de leur éviction du Mali.
Autre exemple : au début du mois de mars 2026, un drone naval de surface a gravement endommagé le navire méthanier Arctic Metagas, au large de la Libye. Le bateau russe, sans équipage, dérive entre l’Italie et Malte. Le Kremlin a accusé l’Ukraine et les renseignements britanniques d’être derrière l’opération. Selon une enquête de RFI, Kiev aurait envoyé 200 militaires ukrainiens en Libye. Ils seraient répartis entre l’académie de l’armée de l’air à Misrata (nord du pays), une base de drones aériens et navals à Zaouïa (à l’ouest de Tripoli), d’où serait partie l’attaque contre un des navires de la flotte fantôme russe en Méditerranée et ils auraient aussi un poste près de l’aéroport de la capitale Tripoli.
Cette nouvelle guerre multirégionale n’a rien d’une guerre mondiale du XXe siècle
Nous ne sommes pas face à une guerre par procuration entre un bloc occidental (États-Unis, Europe, Israël, Corée du Sud, Canada, Australie) et un bloc dominé par la Chine (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord). L’administration états-unienne actuelle ne considère plus les Européens comme des alliés fiables.
De plus, les positions des uns et des autres changent selon la géographie des conflits. Les États-Unis soutiennent Israël, pas les Européens qui prônent la désescalade; Donald Trump, appuyé par de nombreux Républicains, veut se retirer de l’OTAN; l’Ukraine reste le sujet essentiel pour les Européens, dont le soutien a augmenté en 2025 de 67%, tandis que celui des États-Unis s’écroulait de 99%; la Maison-Blanche veut une normalisation des relations avec la Russie; les Européens se préparent à une guerre possible; l’administration Trump veut un changement de régimes en Europe occidentale; elle veut entraver la marche de la Chine vers la domination mondiale sans pour autant entrer en guerre (terres rares, pétrole, intelligence artificielle, etc.).
Les Russes et les Chinois assistent le régime iranien dans son ciblage des actifs américains et du Golfe. Et Donald Trump ne proteste pas, laissant passer un pétrolier russe vers Cuba. En revanche, il s’en prend tous les jours aux Européens, en leur reprochant de ne pas fournir une aide militaire dans une guerre pour laquelle ils n’ont jamais été consultés et dont ils paieront le choc énergétique beaucoup plus cher que les États-Unis.
Source : Slate (France)
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