Le Monde – L’idée lui trottait dans la tête depuis son arrivée à la tête de la Grande Mosquée de Paris, en 2020. Quelques années, des centaines d’heures d’audition, de consultations et de réflexions plus tard, les équipes de Chems-Eddine Hafiz, le recteur de ce lieu de culte musulman emblématique de la capitale, présentent, mardi 10 février, leur guide, intitulé « Musulmans en Occident », pour adapter le discours religieux musulman à la société et à la culture françaises. Une somme de 1 000 pages présentée comme une sorte de « code de la route » afin que les musulmans, explique M. Hafiz, puissent vivre sereinement leur foi dans l’Hexagone.
A l’origine du projet, explique le recteur de la mosquée, il y a ce qu’il perçoit comme « une image désastreuse de l’islam » auprès de l’opinion publique. Le pays sort d’une décennie régulièrement marquée par les attentats islamistes et l’utilisation par les terroristes de la religion pour justifier leurs attaques. Avec, à la clé, perçoit-il, de nombreux amalgames dont peuvent être victimes les musulmans pratiquants, entrés malgré eux dans une ère du soupçon.
Au début, quand le projet se met vraiment en route, en janvier 2023, il s’agit surtout de réaliser une réflexion collective autour des points de frottement qu’il peut y avoir entre l’islam et la République. Une sorte de glossaire des mots recouvrant des notions musulmanes souvent incomprises. « Mon idée, explique M. Hafiz, était de débattre de ces points de crispation. Il faut qu’on explique l’islam à la République et qu’on explique aux musulmans la République. »
Deux commissions
Très vite, la réflexion prend une autre dimension. La Grande Mosquée se propose alors, au-delà de la pédagogie, de réfléchir à la meilleure manière d’aider les musulmans à pratiquer leur religion au sein de la République, en respectant ses règles.
Deux commissions sont mises en place, qui travaillent trois ans durant avant d’aboutir à ce texte : l’une regroupant des personnalités religieuses et l’autre des personnalités de la société civile. Parmi ces dernières, on retrouve des figures aussi diverses que l’avocat Richard Malka, l’ancien haut fonctionnaire Jacques Attali, l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse (décédée en 2023), ou encore le politologue Gilles Kepel ou le médecin Sadek Beloucif.
Du côté des personnes auditionnées apparaissent d’anciens présidents de la République, comme François Hollande (2012-2017), mais aussi l’ancien ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer (2017-2022), le maire (Les Républicains) de Meaux, Jean-François Copé, l’académicien Rémi Brague ou encore la rectrice de la mosquée du 15e arrondissement de Paris, Najat Benali. La liste compte aussi le maire (Rassemblement national) de Perpignan, Louis Aliot, ou encore Ahmad Massoud, le fils du chef de la lutte contre les talibans assassiné en 2001.
De cette réflexion sont nés un glossaire et une charte sur l’islam et la citoyenneté. L’exposé des motifs de cette dernière explique que les « musulmans en France et ailleurs peuvent à la fois être fidèles aux fondements de leur religion et partager avec les différentes composantes de la société les valeurs les plus essentielles ».
Pour autant, explique le recteur Hafiz, il ne s’agit pas de « faire une réforme de l’islam, ni de le changer ». Mais, poursuit-il, « de permettre aux musulmans de vivre en paix et en sérénité dans un pays non musulman ». Et de préciser : « Depuis toujours, le musulman a essayé, dans un espace géographique donné, de continuer à vivre sa foi tout en respectant les règles sociales qui lui sont imposées. »
Quinze chapitres
« L’adaptation se fait depuis toujours, insiste, pour sa part, Sadek Beloucif, qui a participé aux travaux. Dans les pays les plus au nord, le soleil ne se couche jamais l’été, par exemple, Pour autant, les musulmans qui y sont doivent bien rompre le jeûne lorsque le ramadan tombe pendant ces mois-là. »
La charte elle-même, publiée en français, en arabe et dont une traduction anglaise devrait aussi voir le jour, est divisée en 15 chapitres. Une série de réflexions et de recommandations couvrant des sujets comme l’égalité entre les hommes et les femmes, le mariage et la vie civile, la laïcité et la participation citoyenne ou encore la loi de dieu et celle des hommes. Toutes ou presque s’appuient sur des références à la fois religieuses ou directement coraniques et légales. Ainsi, le mariage civil est reconnu comme « préalable » au mariage religieux, avec un rappel que le consentement mutuel est une « condition sine qua non » de ce dernier.
Sur les rapports entre les deux sexes, le texte indique aussi, par exemple, que « conformément aux préceptes de l’islam, nous affirmons l’égalité complète entre les femmes et les hommes en matière de droit ». Il s’appuie pour ce faire sur la sourate Al-Baqara, « la vache » en français, dont il cite un extrait.
Particulièrement long, le paragraphe sur la laïcité indique qu’il n’y a « aucune incompatibilité entre les prescriptions musulmanes et la loi civile ». Plus loin, il est écrit que la charte encourage « la pleine participation des musulmans à la vie citoyenne, politique et sociale ». Et de citer une parole attribuée au prophète Mahomet : « Aimer la patrie est une forme de la foi. » Afin de lutter contre l’extrémisme, la charte promeut « une approche savante, scientifique et contextuelle des sources religieuses par des exégètes connus ».
Grande tournée en France
Le grand rabbin du Raincy (Seine-Saint-Denis), Moché Lewin, qui a aussi un temps fait partie de la commission avant de claquer la porte, déçu que le recteur de la Grande Mosquée ne prenne pas part à la marche contre l’antisémitisme de novembre 2023, a salué dans un courrier un texte d’une « grande portée. Il exprime avec clarté, courage et sens des responsabilités une vision de l’islam profondément ancrée dans la liberté de conscience, la dignité humaine, l’égalité, le respect des lois de la République et l’ouverture à l’autre ».
Reste à savoir, justement, la portée d’un tel document. La Grande Mosquée n’a pas – en dehors de son réseau d’une centaine d’édifices qui lui sont liés – d’autorité morale particulière sur le reste des lieux de culte en France, ou sur les musulmans qui les fréquentent. Chacun est libre de s’emparer ou non d’un tel document dans le contexte d’une religion particulièrement éclatée en de multiples entités réparties en petites structures indépendantes ou en fédérations liées au pays d’origine.
Qu’à cela ne tienne, l’ambition de la Grande Mosquée est de convaincre les fidèles de tous bords. Le recteur devrait d’ailleurs, après le ramadan, se lancer dans une grande tournée en France pour faire valoir ses arguments.
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