– Parfois, la brume est telle dans les montagnes du Guizhou que certains touristes chinois qui font le déplacement jusque dans cette région reculée du sud du pays ne voient même pas la parabole de 500 mètres de diamètre qui s’étend sous leurs yeux entre les pics karstiques. Cette fois, néanmoins, nous sommes ébahis en découvrant enfin, après une marche haletante, le plus grand radiotélescope sphérique de la planète, un bol gigantesque de la superficie de 30 terrains de football devenu un symbole parmi d’autres de l’ascension de la Chine en une puissance scientifique incontournable.
Le FAST (Five-hundred-meter Aperture Spherical Telescope), plus connu en Chine sous le nom « Tianyan », l’« œil du ciel », est l’un des attributs lui permettant de multiplier les découvertes astronomiques, un domaine dans lequel ce pays était un acteur encore insignifiant il y a seulement quelques années. Les plus de 4 000 plaques d’aluminium triangulaires qui tapissent le télescope sont maintenues par un maillage complexe de câbles, tandis que sa cabine focale de 30 tonnes se déplace au-dessus du vide grâce à six autres câbles pour régler l’axe d’observation.
Dans l’histoire de l’astronomie chinoise, il y a un avant et un après-FAST. Le projet, à l’étude depuis les années 1990 et dont le chantier n’a été lancé qu’en 2011, ne s’est pas fait sans controverse. Les autorités ont créé une zone de silence électro-magnétique dans un rayon de cinq kilomètres autour pour s’assurer de la sensibilité et de l’efficacité du télescope, ce qui a impliqué l’expropriation et le relogement de 6 633 personnes qui vivaient dans la zone, selon des panneaux informatifs sur place. Téléphones et autres appareils électroniques doivent d’ailleurs être laissés à une consigne avant de pouvoir approcher. Achevé en 2016, le télescope est formellement entré en service en 2020, après trois années de tests.
Auparavant, les astronomes chinois devaient effectuer de fastidieuses demandes d’utilisation de télescopes étrangers ou s’en remettre aux données secondaires déjà publiées par d’autres pays et en retirer ce qu’ils pouvaient pour leur analyse. Un reportage de la télévision nationale CCTV expliquait, en 2023, que la sensibilité des radiotélescopes dépendait de leur taille. Les coûts de construction de tels projets ont augmenté avec leur changement d’échelle, en faisant une démonstration de la force d’une nation. Puisque le FAST est plus grand que tous les autres, il permet à la Chine d’accumuler quantité de données. « La radioastronomie dans notre pays a commencé relativement tard. Lorsque l’on part tard, il faut avancer plus vite que les autres, sinon on ne peut jamais les rattraper », a expliqué le chef de l’ingénierie du FAST, Jiang Peng, dans un entretien au site chinois Science Net, en 2024.
Conséquence directe, la Chine réalise aujourd’hui un bond dans les découvertes en astronomie. Elle a publié bien davantage sur ce domaine dans les grandes revues scientifiques au cours de ces quelques années qu’elle ne l’avait fait sur toutes les décennies précédentes cumulées.
Ainsi de la découverte des pulsars, des étoiles à neutrons qui tournoient sur elles-mêmes et envoient de brèves impulsions de rayonnement électromagnétique. Depuis son lancement, FAST en a identifié plus de 1 170, soit davantage que l’ensemble des découvertes des autres télescopes sur la même période. Il permet également aux chercheurs chinois d’être présents dans le domaine des ondes gravitationnelles de basse fréquence, témoins de déformations de l’espace-temps, qui informent sur la formation des galaxies et de l’Univers. Et il a servi à découvrir le pulsar binaire, c’est-à-dire entouré d’une autre étoile qui en fait le tour en cinquante-trois minutes, la période la plus courte jamais observée. Cette étude a fait l’objet d’une publication, en juin 2023, dans la prestigieuse revue Nature.
Au pied du FAST, un panneau interpelle le visiteur en imaginant que ce télescope géant, et donc la Chine, pourrait, un jour, être à l’origine de la découverte de vie extraterrestre. Auquel cas, lit-on, l’humanité devra d’abord vérifier l’authenticité du signal, éviter de révéler par mégarde la localisation de la planète Terre, débattre à l’échelle globale de la réponse à apporter et « démontrer la sagesse et la bonne volonté de la civilisation humaine d’une manière rationnelle et amicale ».
Qualités et retards
Dans le Guizhou, une province encore à la traîne économiquement, qui attire les touristes pour ses paysages verdoyants et la culture des minorités ethniques locales, le télescope est devenu une étape de la fierté nationale. Comme l’est le site de lancement de fusées de Wenchang, sur l’île de Hainan, d’où est partie, en 2024, la mission Chang’e-6, la première à avoir rapporté des roches et des poussières de la face cachée de la Lune. C’est de cette base méridionale, d’où l’envol des fusées Longue Marche est admiré par les Chinois depuis les plages, que sera aussi lancé le premier équipage chinois qui doit poser le pied sur la Lune… d’ici à 2030. Pékin s’y est engagé, à un moment où les Etats-Unis comptent eux y retourner, dans une accélération de la course entre les deux premières puissances.
La Chine considère que son heure est désormais arrivée d’être au premier plan dans le domaine scientifique. La science et la technologie, au même titre que la force militaire et diplomatique, la taille de sa population et de son territoire, l’ampleur de son économie, sont les attributs d’une superpuissance. Un statut que la Chine revendique dans l’objectif de se hisser au rang de « grand pays socialiste moderne » à l’horizon du centenaire de la République populaire, en 2049, c’est-à-dire d’être devenue une puissance globale. Ces nouvelles prouesses scientifiques doivent montrer sa contribution au savoir mondial, mais aussi appuyer son autonomie alors que s’exacerbent la concurrence avec les Etats-Unis et les tensions géopolitiques. Le pays ambitionne d’être au premier plan dans toutes les disciplines scientifiques. Sans exception.
Déjà, un nombre croissant de classements internationaux, dont beaucoup sont indépendants de l’Etat-parti chinois, attestent qu’il est en train d’y parvenir. L’édition 2025 de celui que réalise l’université néerlandaise de Leyde, qui valorise la recherche, le volume de publications et leur impact, place huit universités chinoises dans son top 10, avec, aux deux premiers rangs, l’université du Zhejiang, à Hangzhou, et l’université Jiao-tong de Shanghaï, devant la plus célèbre au monde, l’américaine Harvard.
Il serait facile d’écarter ce type de classement au prétexte que la recherche chinoise a tendance à prioriser le volume de publications, tandis que ses chercheurs se citent les uns les autres pour faire monter artificiellement l’impact de leurs travaux. Des problèmes qui persistent. Mais un autre classement, ne tenant compte que des publications dans les 145 revues scientifiques les plus respectées, réalisé en 2025 par Nature, aboutit à un constat proche : il place l’Académie chinoise des sciences en première institution de recherche mondiale, devant Harvard, et 13 autres institutions chinoises dans le top 20.
Chacun de ces classements révèle les qualités et les retards de cette nouvelle puissance scientifique. Celui de l’institut britannique Times Higher Education, par exemple, qui se focalise sur la qualité de l’enseignement, le prestige des universités et leur ouverture à international, place toujours, en 2026, les classiques Oxford, Massachusetts Institute of Technology, Princeton, Cambridge et Harvard en tête. Seules cinq institutions chinoises s’immiscent dans ce top 40 à la domination occidentale encore bien installée.
En revanche, un autre, établi sur les sciences appliquées par Nature en décembre 2025, indique que la Chine réalise désormais plus de la moitié des publications mondiales dans ce domaine. La puissance de son industrie sous-tend son ascension dans les technologies appliquées. Ses entreprises, longtemps cantonnées à la sous-traitance, remontent la chaîne de valeur. Elles dominent largement les technologies dans les batteries, se démènent dans les biotechnologies, se battent pour tenter de rattraper le retard sur Taïwan et les Etats-Unis dans les microprocesseurs. Autant de puissants moteurs de la recherche dans ces domaines.
« Croissance exponentielle »
A force de fabriquer des produits technologiques pour l’Occident, les entreprises chinoises ont déposé des brevets pour améliorer les process ou penser l’assemblage de nouveaux produits. L’insistance de Pékin sur certains domaines stratégiques – avance dans les énergies nouvelles, rattrapage dans les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle, course aux technologies militaires – appuie cette progression. Selon l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, près de la moitié des 3,7 millions de brevets déposés dans le monde en 2024 l’ont été en Chine (1,8 million).
« Ces dernières années, la recherche scientifique chinoise a connu une croissance exponentielle. Dans de nombreux domaines, la Chine arrive à se hisser à la pointe ; dans d’autres, elle continue de grimper », d’après Wu Dengsheng, un professeur à l’université de Shenzhen qui a lancé son propre classement, Dongbi Data.
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