– Chercheur à la Hoover Institution de l’université Stanford (Californie), Dan Wang se définit comme « deux fois immigré » : à l’âge de 7 ans, il a quitté la Chine pour le Canada, avant de rejoindre les Etats-Unis, à 16 ans. Ayant par ailleurs vécu en Chine de 2017 à 2023, il est devenu un analyste influent de l’économie et de la tech de ce pays. Dans La Chine à toute vitesse. La quête de la Chine pour façonner l’avenir (Arpa, 288 pages, 22,90 euros), il explore la rivalité des deux plus grandes puissances du monde, qui, selon lui, présentent des points communs. De fait, Américains et Chinois partagent le même goût pour la consommation, le même pragmatisme, mais aussi la même passion pour le progrès technologique.
Dans votre livre, vous présentez la Chine comme une société d’ingénieurs et les Etats-Unis comme une société de juristes. Qu’est-ce qui vous conduit à formuler cette opposition ?
Il suffit d’observer les profils de l’élite politique des deux pays. Dans les années 1980, Deng Xiaoping a promu des ingénieurs aux postes les plus élevés du gouvernement. En 2002, les neuf membres du comité permanent du bureau politique, l’organe suprême du Parti communiste chinois, étaient tous, sans exception, titulaires d’un diplôme d’ingénieur.
Le problème avec les ingénieurs, c’est qu’ils considèrent la construction d’un nouveau grand projet – pont, barrage, gratte-ciel… – comme la solution à tous leurs problèmes. L’autre souci, c’est que la Chine croit aussi à l’ingénierie sociale, ce qui conduit à des politiques ineptes. Le traitement de la population passe par les chiffres, qui transparaissent jusque dans les noms mêmes des politiques suivies : « enfant unique », « zéro Covid », etc.
Aux Etats-Unis, à l’inverse, ce sont les juristes qui dominent les élites. La moitié des dix derniers présidents ont fait des études de droit, de même que tous les candidats démocrates à la présidence depuis 1984. Le problème avec les juristes, c’est qu’ils bloquent toutes les initiatives, les mauvaises comme les bonnes.
Pour opposer les deux modèles, vous donnez l’exemple des projets de trains à grande vitesse…
En 2008, les électeurs de Californie ont, par voie de référendum, donné leur feu vert à une ligne à grande vitesse reliant San Francisco à Los Angeles. La même année, la Chine a commencé la construction d’une ligne à grande vitesse entre Pékin et Shanghaï. Trois ans plus tard, elle l’a achevée, pour un coût officiel d’environ 40 milliards de dollars [près de 34,5 milliards d’euros, au cours actuel]. Le « TGV » de Californie, lui, n’est toujours pas sur les rails, près de vingt ans après le référendum ! Et le coût du chantier avoisine déjà 130 milliards de dollars. Il n’est même pas sûr que les enfants des électeurs ayant donné leur feu vert au « TGV » monteront un jour à bord de ce train.
Ce retard est-il dû aux seules complications des processus juridiques ?
La Californie est sans doute le plus bel endroit sur terre. Elle produit des entreprises extraordinaires, mais c’est l’Etat le plus mal gouverné des Etats-Unis. Vraisemblablement parce que les gens qui, venus de la Côte est, s’y sont installés et ont prospéré tout au long du XXe siècle, se sont ensuite protégés en multipliant les lois et les réglementations. Ils ont grimpé l’échelle menant au rêve californien, puis, à partir des années 1960, ils l’ont retirée pour les nouveaux arrivants. La construction a été freinée au nom de l’environnement.
L’Amérique était une nation de bâtisseurs. Quand a-t-elle perdu cette qualité ?
Les Américains ont construit de longues voies ferrées, des réseaux de canaux, des gratte-ciel, des autoroutes « interstates » [« entre Etats »], et ils ont envoyé des hommes sur la Lune, dès 1969. C’est vers cette année-là, que les ingénieurs ont commencé à céder la place aux juristes. Peut-être parce que les Etats-Unis étaient allés trop loin dans les années 1950 et 1960, provoquant un rejet de la population. Par exemple, le ministère de l’agriculture a encouragé la pulvérisation du DDT [le dichlorodiphényltrichloroéthane], ce terrible pesticide. C’était une erreur. Le corps des ingénieurs de l’armée a construit des barrages sur pratiquement chaque rivière de l’Ouest, ce qui a créé des problèmes. Des urbanistes comme Robert Moses [le grand artisan de la rénovation de New York, entre 1930 et 1970] ont détruit diverses communautés populaires à New York à coups de bulldozer. Et trop de centres-villes ont été enlaidis par des voies rapides.
En réaction, la société de juristes a pris forme. Des étudiants en droit et des juges ont exigé davantage de garde-fous. C’était une correction légitime à l’époque. Aujourd’hui, cependant, pour construire quoi que ce soit, vous devez produire des évaluations d’impact environnemental qui dépassent 1 500 pages. Impossible de déranger un oiseau ou un lézard ! Par ailleurs, des gens riches engagent des avocats hors de prix pour bloquer tout projet qui leur déplaît.
Que suggérez-vous pour remédier à cette situation ?
Cela doit d’abord passer par un renforcement de l’action publique. Aux Etats-Unis, l’Etat est trop faible. Cela tient à la culture du pays. Comme l’a noté mon collègue [le politologue américain] Francis Fukuyama, il est ironique de voir l’Amérique, profondément antigouvernementale, tenter de reconstruire des Etats en Irak et en Afghanistan. Actuellement, Fukuyama et moi-même travaillons sur les moyens d’améliorer la fonction publique américaine. Les agents publics américains n’ont pas assez de pouvoir de décision. Les agences de gestion des infrastructures, comme la régie des transports de New York, manquent d’expertise interne et elles sont condamnées à externaliser bien trop de tâches.
En outre, il faut réduire les possibilités de bloquer des projets par des recours juridiques. Les litiges sont souvent abusifs et ils conduisent à paralyser, pour des motifs futiles, des projets essentiels pour le logement, l’énergie ou l’extension de campus universitaires. Enfin, au lieu de confier la gouvernance du pays exclusivement à des juristes diplômés de Harvard ou de Yale, il faut l’ouvrir à des profils d’ingénieurs.
De plus en plus de gens craignent que la Chine ne soit la superpuissance qui façonnera notre futur. Considérez-vous que cela soit possible ?
C’est peu probable pour des raisons économiques, politiques et démographiques. Sur le plan économique, au cours des quarante dernières années, le produit intérieur brut [PIB] de la Chine a convergé vers le PIB des Etats-Unis. Mais cette course s’est arrêtée en 2021, année où le premier représentait 76 % du second. Le rapport entre les deux est depuis descendu à environ 64 %. Le temps de l’hypercroissance est révolu. Le taux de chômage des jeunes Chinois avoisine 20 %.
La pandémie liée au Covid-19 a représenté un très grand choc pour le pays. Imaginez ce que représente le confinement complet de 25 millions d’habitants, ceux de Shanghaï, pendant huit semaines, au printemps 2022 ! L’ère de la concurrence entre les entreprises et entre les provinces en Chine a changé sous Xi Jinping [président depuis 2013]. Aujourd’hui, tout le monde doit s’aligner sur Pékin.
Ensuite, j’ai des doutes sur l’efficacité du système politique chinois. En 2027, Xi Jinping devrait s’accorder un mandat supplémentaire de cinq ans. Il a 73 ans, il restera peut-être au pouvoir jusqu’à ses 80 ans passés. Or, on voit ce que ça donne avec Donald Trump ! Enfin, la Chine connaît des problèmes démographiques. A Shanghaï, plus personne ne veut faire d’enfant. Le taux de fécondité y est parmi les plus bas du monde. Il est tombé à 0,6 enfant par femme. Quand les gens ne veulent pas avoir d’enfants, c’est un réquisitoire assez sévère contre le système, le pays, la civilisation où ils vivent. Je ne pense donc pas que la Chine détrônera les Etats-Unis en tant que puissance mondiale au sens large. En revanche, elle peut devenir la superpuissance de l’industrie manufacturière.
N’est-ce pas une menace considérable pour l’Occident ?
Si. Actuellement, la Chine représente environ un tiers de la capacité manufacturière mondiale. Cette part devrait augmenter au cours des dix prochaines années, parce qu’elle investit énormément dans l’énergie. En 2025, elle a construit, à elle seule, une capacité d’environ 300 gigawatts en énergie solaire, soit dix fois plus que les Etats-Unis. En ce moment, 40 centrales nucléaires sont en construction en Chine ; aux Etats-Unis, zéro. Quant aux Allemands, ils en ferment.
Outre-Rhin, les coûts énergétiques sont environ cinq fois plus élevés qu’en Chine. Les Allemands ont complètement manqué le marché des véhicules électriques. Secteur après secteur, la Chine gagne des parts de marché, sur toutes sortes de produits. Et elle continuera à obtenir des succès dans les industries d’avenir : les technologies propres, les biotechnologies, peut-être l’aviation et les semi-conducteurs.
Croyez-vous à la thèse selon laquelle le monde va finir par connaître une nouvelle guerre froide entre les électro-Etats, avec la Chine comme leader, et les pétro-Etats, alignés derrière les Etats-Unis ?
C’est un fantasme inventé par quelques bureaucrates européens et universitaires américains. Dans l’Union européenne, on parle plutôt en ce moment d’instaurer des sanctions contre la Chine. La réalité très concrète, c’est que la Chine est en train de désindustrialiser l’Europe, à commencer par l’Allemagne. Elle est aussi le plus puissant soutien à la guerre d’agression que mène la Russie contre l’Ukraine. Dès lors, comment imaginer que les Européens se jettent dans ses bras ? Cela ne tient pas la route.
Par ailleurs, la Chine construit certes toutes sortes de technologies propres extraordinaires, mais environ 60 % de son mix énergétique est encore alimenté par le charbon, la pire énergie fossile. Donc, oui, ils sont les champions des technologies du futur, mais ils s’accrochent encore fermement à celles du passé !
Comment voyez-vous l’avenir de la Chine concernant les technologies, la finance et les productions culturelles ?
Pour ce qui est des technologies, la Chine est très forte. Sur l’intelligence artificielle [IA], elle a peut-être un peu de retard par rapport aux Etats-Unis, mais pas tant que cela. Les Chinois s’en sortent beaucoup mieux que les Européens. Mais, encore une fois, le problème de Pékin, c’est qu’il ne parvient pas à définir une vision séduisante de l’épanouissement humain qui permette aux gens d’être créatifs. Le régime politique et la domination des ingénieurs étouffent la créativité.
Les Etats-Unis et la Chine sont tous deux des superpuissances technologiques et militaires. Toutefois, les Etats-Unis sont aussi une superpuissance financière et culturelle. Les Chinois ne seront jamais une superpuissance financière – parce que les ingénieurs veulent garder le contrôle des capitaux –, pas plus qu’ils ne seront une superpuissance culturelle, parce que l’Etat veut étrangler la plupart des formes de production culturelle qu’il ne comprend pas. Pendant quinze à vingt ans, on a vu apparaître des films d’art et d’essai chinois incroyables, puis les autorités ont étranglé ces productions.
Les Etats-Unis sont-ils grevés par l’idéologie que porte Donald Trump ?
Beaucoup d’Européens me plaignent, se disent désolés que je vive dans ce pays qu’ils imaginent envahi par les fascistes. Je les rassure : Trump partira, d’une manière ou d’une autre, d’ici à 2028. La haine de Trump, des deux côtés de l’Atlantique, est une obsession des seules élites. Sur le terrain, la situation n’est pas si mauvaise. Des gens restent capables de bâtir des entreprises extraordinaires. Souvent, ce sont des immigrés. Beaucoup de Chinois ou de Français parmi les plus talentueux veulent toujours construire leur vie aux Etats-Unis, qui demeure une terre de tous les possibles. En tant que Canado-Chinois vivant aux Etats-Unis, je m’y sens mieux accepté qu’en Europe. En France ou en Autriche, le pays natal de ma femme, je ne vois personne qui me ressemble atteindre les postes les plus élevés dans les affaires ou en politique.
Quel est l’avenir de l’Europe ?
L’Europe perd toutes les batailles à plates coutures. Elle est submergée par la concurrence industrielle de la Chine. Elle perd face aux Etats-Unis sur les biotechnologies, les services financiers, l’IA. Une grande partie de ce qui soutient le marché boursier européen aujourd’hui, ce sont des consommateurs asiatiques qui achètent des sacs à main français. Cela ne se présente pas comme un avenir très prometteur.
L’Europe est dans une économie de mausolée. Le moteur est cassé. Et les Européens ne sont pas ouverts à l’immigration. L’avenir sur ce continent est compromis non seulement par la présence d’une droite dure, mais aussi par celle d’une gauche dogmatique, décroissante et antinucléaire. Les partis populistes de droite devancent les partis au pouvoir partout, entre l’AfD [Alternative für Deutschland] en Allemagne, le Rassemblement national en France et Reform UK au Royaume-Uni. Les Européens se moquent de Trump à juste titre, mais les forces trumpistes dévorent l’Europe également.
N’y a-t-il donc pas d’espoir pour le Vieux Continent ?
Les mausolées ne reviennent généralement pas à la vie. Cela étant dit, il y a toujours des lueurs d’espoir. Les Etats les plus agiles s’en tireront mieux que les autres. Je pense à la Suède, au Danemark ou à la Suisse.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
