Karim – roman sénégalais d’Ousmane Socé Diop ou le romanesque à l’épreuve du désenchantement

EXCLUSIF SENEPLUS - Écrit il y a près d'un siècle, ce récit construit entre rêves de grandeur et réalisme aborde des sujets profondément contemporains, comme les apparences sociales, l'endettement, la quête identitaire...

Seneplus – Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

Un roman est une œuvre de fiction, écrite en prose, en contre-point à la versification poétique, racontant un récit centré sur l’histoire de personnages engagés dans des aventures. L’auteur y peint généralement les mœurs, les caractères, les passions de l’être humain et le fonctionnement de la société.

Genre protéiforme, le roman possède un large champ esthétique et un spectre narratif infini. Le roman peut se dérouler dans un passé lointain ou immédiat du lecteur, tout comme il peut anticiper un futur non encore advenu. Parfois la frontière est très étroite entre fiction et réalité mais le roman est souvent le théâtre d’une  construction narrative imaginaire, romancée par l’auteur pour faire entendre les effets du réel.

Cela semble être le décor du cadre narratif de Karim d’Ousmane Socé Diop où les apparences prennent le pas sur la profondeur des sentiments. Le roman démarre comme un récit de chevalerie, empruntant les codes littéraires à l’amour courtois, autour d’un amour naissant, celui de Karim pour Marième. Par une écriture à la fois stylisée et percutante, Ousmane Socé Diop nous plonge dans la ville de Saint-Louis du Sénégal, durant la période coloniale, à travers l’histoire du jeune homme, un employé comptable dans le commerce. Sans préambule et au premier regard, Karim s’éprend de Marième et envisage de l’épouser. Pour cela, il déploie tous ses trésors, sa lignée familiale considérée comme noble, ses maigres ressources et sa réputation, tel un homme impliqué sur le terrain de la guerre, une sorte de chevalier du mariage.

Écrit avec la distance d’un narrateur extérieur aux pensées de Karim, le récit s’emballe comme le cœur de l’amoureux. Le jeune homme est pris, malgré lui, dans un tourbillon dont il ne peut se défaire, au risque de manquer à sa promesse. Seules les flatteries semblent le faire vivre alors qu’elles le mènent seulement au désastre amoureux et à l’endettement.

La langue est particulièrement investie dans des images esthétiques liées aux corps, aux couleurs des vêtements, à l’abondance des bijoux et des apparats, aux tissus, aux objets décoratifs, dans un bain constitué de sensualité et de luxe matériel, tout un décorum superficiel qui relève davantage du vernis sociétal que de l’amour véritable.

Cette composition décorative laisse également apparaître les conventions sociales qui déterminent le statut des uns et des autres. Même au bord de l’asphyxie financière, Karim s’embourbe dans les représentations collectives, ne sachant plus se défaire des louanges et des discours qui le placent en haut de l’échelle communautaire. Jusqu’au moment où il est détrôné par Badara, le cousin de Marième plus fortuné que lui. Son humiliation est grande, peut-être encore plus forte que l’amour qu’il éprouve pour Marième.

Un seul remède pour reconstituer son capital, Karim, en compagnie de ses amis Ibrahima et Assane, part à Dakar, la nouvelle capitale sénégalaise. Et ce n’est qu’au moment où Karim quitte les rives de Ndar qu’il semble scruter pour la première fois, les paysages majestueux du fleuve et de l’océan, que son regard s’ouvre enfin. Comme la symbolique de l’exil, Karim mesure ses pertes en quittant le port. Les éléments géographiques deviennent subitement les seuls bagages de Karim qui se déleste de sa jeunesse pour affronter l’immensité de la métropole, la diversité des populations et l’accélération de la modernité. Une fois installé à Dakar, chez un de ses oncles, Karim se met à travailler mais ses désirs d’aimer le rattrapent très vite, notamment lors de sa rencontre avec Aminata, une jeune veuve de Rufisque. De nouveau, l’envie de paraître et de jouir de tous les rituels des fêtes conduisent Karim sur les chemins risqués du déficit moral et économique.

Ce n’est qu’au terme de cette expérience mouvementée de l’ailleurs que Karim retrouvera la terre saint-louisienne et les rives du fleuve pour parachever son rêve initial.

Ainsi Karim est un roman profondément moderne par les sujets abordés. Il y est autant question des rapports humains que de la société qui, même si attachée aux traditions, se modernise et des évolutions visibles par le déplacement de ce premier quart du XXe siècle. De plus, c’est un récit viscéralement africain car l’auteur fait appel à tout l’imaginaire de la culture sénégalaise par l’évocation minutieusement détaillée des symboles culturels possédant un rôle romanesque et narratif, avec des incises proverbiales et des dialogues écrits en wolof. Le lexique y est particulièrement étoffé, notamment dans les descriptions des cérémonies, des rites et des fêtes. La présence française est finalement assez absente du schéma du roman, en tout cas dans la première et dernière partie, celle-ci n’apparaît qu’en filigrane, comme une réalité indissociable de la période coloniale mais qui ne semble pas affecté la vie sociale des protagonistes. Ousmane Socé Diop semble s’attacher à décrire, avec justesse et tendresse, la société sénégalaise prise dans le jeu des apparences.

Le roman d’Ousmane Socé Diop est un ouvrage important de l’histoire littéraire sénégalaise. Construit entre rêves de grandeur et réalisme, ce récit ressemble à une dénonciation de ceux qui veulent endosser un autre costume que le leur.

Écrit en 1935, le roman est d’un étonnant modernisme car composé avec tous les ressorts romanesques signifiants qui installent l’empreinte d’une époque par le truchement du romanesque, un cadre fictif et sensible qui dit beaucoup de la société sénégalaise.

C’est un roman construit avec justesse et émotion autour du partage des cultures, une œuvre classique dont les jeunes générations peuvent se saisir car il appartient à notre patrimoine littéraire qui a inscrit notre mémoire dans le monde des lettres et a façonné notre trajectoire culturelle.

 

 

Amadou Elimane Kane, écrivain poète.

Karim – roman sénégalais, Ousmane Socé Diop, Nouvelles éditions Latines, Paris, 1948.

 

 

 

LE SILENCE DU TOTEM OU LA RESTITUTION DE L’ESTHÉTIQUE AFRICAINE

CHEIKH HAMIDOU KANE OU LE BÂTISSEUR DES TEMPLES DE NOTRE MÉMOIRE

LES BONS RESSENTIMENTS D’ELGAS OU LES VAGUES ÉMANCIPATRICES DE LA DÉCOLONISATION

UN DÉTOURNEMENT LITTÉRAIRE EN FAVEUR DES LETTRES AFRICAINES

BATTEZ, BATTEZ LE TAM-TAM DE LUMIÈRE, LE TAM-TAM DE NOTRE HISTOIRE

VEILLÉES AFRICAINES DE NDÈYE ASTOU NDIAYE OU L’ART DU RÉCIT INITIATIQUE

SAISONS DE FEMMES DE RABY SEYDOU DIALLO OU L’HÉRITAGE MATRILINÉAIRE AFRICAIN

ANNETTE MBAYE D’ERNEVILLE, UNE PHARAONNE BÂTISSEUSE

LA RÉSISTANCE DES FEMMES DANS L’ŒUVRE THÉÂTRALE DE MAROUBA FALL

LANDING SAVANE OU LA POÉSIE EN LETTRES RÉVOLUTIONNAIRES

MARIAMA BÂ, L’ŒUVRE MAJEURE

MURAMBI, LE LIVRE DES OSSEMENTS OU LE RÉCIT HISTORIQUE D’UN MASSACRE

AFROTOPIA OU LA CIVILISATION POÉTIQUE AFRICAINE

AMINATA SOW FALL, LA VOLONTÉ ET L’ESPOIR

ROUGES SILENCES DE FATIMATA DIALLO BA OU L’INTENSITÉ D’UN RÉALISME MAGIQUE

DE LA DÉCOLONISATION DE LA PENSÉE CRITIQUE AU RÉCIT AFRICAIN

ABDOULAYE ELIMANE KANE OU LA MÉMOIRE DENSE DE BEAUTÉ

TANGANA SUR TEFES, UNE BALADE LITTÉRAIRE ENTRE NOSTALGIE ET FANTAISIE

ISSA SAMB DIT JOE OUAKAM, UNE ICÔNE DU MONDE DES ARTS SÉNÉGALAIS

LES VEILLEURS DE SANGOMAR DE FATOU DIOME OU LA DÉFENSE ASSUMÉE D’UN IMAGINAIRE ANCRÉ DANS LA CULTURE ET L’HISTOIRE

LA PLAIE DE MALICK FALL OU LE RÉCIT EMBLÉMATIQUE DU MASQUE

ABDOULAYE SADJI, ALLIANCE PLURIELLE ET RENAISSANCE

SABARU JINNE, LES TAM-TAMS DU DIABLE OU L’EXPRESSION D’UNE LITTÉRATURE CINÉMATOGRAPHIQUE

LE DERNIER DES ARTS DE FARY NDAO OU LA CONQUÊTE DES RÊVES

LE COLLIER DE PAILLE DE KHADI HANE OU LE TAM-TAM DE ROMANCE

LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR OU LA SONORITÉ PLURIELLE DU CHANT AFRICAIN

UNIVERSALISER PAR SOULEYMANE BACHIR DIAGNE OU COMMENT DIFFUSER LA CULTURE HUMAINE DANS SA PLURALITÉ

LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR OU LE GESTE POÉTIQUE, PAR ABOU BAKR MOREAU

SOKHNA BENGA, UNE POÉSIE DÉLICATE ET BELLE

NAFISSATOU DIA DIOUF, UNE POÉSIE ÉPRISE DE DOUCEUR ET DE JUSTESSE

FATOUMATA BERNADETTE SONKO OU LE REFUS DU SILENCE

BABACAR SALL OU L’INCARNATION D’UNE POÉSIE OMNISCIENTE

MANKEUR NDIAYE OU LA DIPLOMATIE AU CŒUR

MAHAMADOU LAMINE SAGNA RÉVÈLE LA RUPTURE ÉPISTÉMOLOGIQUE DE L’ŒUVRE DE CORNEL WEST

CÉSAIRE : FONDATION D’UNE POÉTIQUE, DE MAMADOU SOULEY BA

AMY NIANG OU LA POÉSIE D’UN MONDE

FADEL DIA OU LA VEILLÉE DU PAYS DE L’ENFANCE

CRITIQUE DE LA RAISON ORALE DE MAMOUSSÉ DIAGNE, UN OUVRAGE FONDAMENTAL DE LA CONSTRUCTION NARRATIVE AFRICAINE

ABDOULAYE RACINE SENGHOR OU LE REGARD D’UNE ESTHÉTIQUE LUMINEUSE

BAABA MAAL, UN ARTISTE VOYAGEUR SUR LES TERRES AFRICAINES

MAKHILY GASSAMA OU UNE VOIX MAJEURE DE LA LITTÉRATURE AFRICAINE

UN RENVERSEMENT DE L’ÉPISTÉMOLOGIE OCCIDENTAL

L’AUTRE VISION D’UNE ILLUSION DOMINANTE

LE MALHEUR DE VIVRE, UN ROMAN DENSE D’ESTHÉTISME

LA MALÉDICTION DE RAABI DE MOUMAR GUÈYE OU LE RÉCIT D’UN CONTE CRUEL

BAL D’AFRIQUE DE MAMADOU DIALLO OU UN ART LITTÉRAIRE À L’OEUVRE

LA FILEUSE DE RÉCITS OU L’INSCRIPTION ROMANESQUE DU RÉEL

LA TENTATIVE DE CESSER LE CONFLIT PAR LE DIALOGUE

SOUVENIRS D’UN ENFANT DU TERROIR DE SALIOU MBAYE OU L’EXPRESSION SCIENTIFIQUE, HISTORIQUE ET INTIME

Dans la main de Dieu d’Annie Coly Sané ou le pacte autobiographique

Le crépuscule des vanités d’Amadou Tidiane Wone ou la fiction au service du réel

L’imaginaire Saint-Louisien à l’épreuve du temps par Alpha Amadou Sy

Les chroniques de Maaba Yero de Rassoul Ba ou le récit d’une histoire symbolique et collective

Mille ans de contes de Souleymane Mbodj ou les allégories du récit Africain

Khady Fall Faye-Diagne ou une poésie sensible à la douceur de la terre historique

L’enfant de Balacoss de Malick Diarra ou l’expression d’un récit historique et romanesque

La libéralisation des masques de la pseudo-démocratie

L’ouvrage fondamental de la civilisation africaine

Le fils de Papa Samba Badji, un roman étonnant à l’intensité dramatique

El Hadj Hamidou Kassé, une poésie à la densité lyrique exceptionnelle

Habib Demba Fall ou les trésors d’un récit fondamental

Force-Bonté de Bakary Diallo ou le récit singulier d’un autodidacte

Anna Ly Ngaye ou l’expression d’une poésie libre et moderne

Mame Ngoné Faye ou une poésie à la liberté prodigieuse

Aoua Bocar Ly-Tall ou la mise en lumière des femmes africaines dans l’histoire de l’Humanité

Fatou Warkha Sambe ou la justice en bandoulière

Les syndicats dans l’Histoire sous le regard de Babacar Diop Buuba

Meïssa Maty Ndiaye ou la poésie qui rassemble les lumières

Dr Ibra Mamadou Wane ou l’itinéraire d’un enfant du pays, entre héritage, culture et mémoire

Assaïtou Diop ou des parfums de poésie

La fabrique du présent de Felwine Sarr ou comment faire vivre les utopies du continent africain

 

 

Source : Seneplus (Sénégal)

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile