– Portrait – Alors que la Somalie lutte depuis vingt ans contre les djihadistes du groupe Al-Chabab, le président du tribunal militaire de Mogadiscio diffuse des procès de terroristes sur TikTok. Ses méthodes, bien que controversées, font sensation dans le pays de la Corne de l’Afrique rongé par l’insécurité.
Rien ne destinait Hassan Ali Nur Shuute à devenir influenceur. Ce colonel somalien ne danse ni ne chante, ni ne commente l’actualité politique, ce que font généralement les personnalités les plus suivies sur TikTok. Le président du tribunal militaire de Mogadiscio publie des extraits des procès des islamistes d’Al-Chabab, un groupe terroriste somalien affilié à Al-Qaida. Cette plongée dans la machine judiciaire est une grande première dans le pays d’Afrique de l’Est, et passionne : son compte est l’un des plus populaires de Somalie, suivi par près de 2 millions d’abonnés.
La plupart des vidéos, longues de quelques minutes, montrent Hassan Ali Nur Shuute en salle d’audience, en train de mener des interrogatoires face à des djihadistes fébriles et apeurés. Sur d’autres extraits, particulièrement visionnés, on voit le magistrat à l’allure bonhomme, treillis sur les épaules, lunettes noires circulaires sur son visage rondelet, se rendre dans une cour extérieure pour assister, sans émotion visible, à la mort des condamnés par peloton d’exécution. En 2025, il a prononcé la peine capitale contre 19 combattants chabab.
Dans un pays meurtri depuis vingt ans par la guerre civile et les attentats à répétition du groupe affilié à Al-Qaida, les vidéos du colonel Shuute jettent un éclairage inédit sur la lutte contre l’extrémisme islamiste, à un moment où les Somaliens ont perdu confiance en leurs autorités. La figure intransigeante du juge rassure.
S’il dirige le tribunal militaire depuis 2014, ses premières publications en ligne datent de 2022. Shuute s’est fait connaître grâce à son ton caustique lors des interrogatoires et à ses jeux de mots qui amusent les internautes, mais sa fermeté a véritablement assis la notoriété du juge militaire de 40 ans, devenu en quelques années l’une des figures les plus puissantes de Somalie. Derrière cette image de chevalier blanc de la justice, savamment cultivée par ses community managers dans ses clips vidéo, se cache aussi un homme aux méthodes arbitraires, voire illégales.
« Je me suis inscrit sur TikTok car c’est à travers ce réseau que les jeunes vivent en Somalie [environ 70 % de la population a moins de 25 ans], et j’ai compris que l’Etat était en train de perdre la bataille des cœurs face aux terroristes », explique par téléphone Hassan Ali Nur Shuute au Monde depuis Mogadiscio. En effet, les Chabab disposent d’une force de frappe numérique bien rodée pour recruter : leur machine de propagande est omniprésente sur les réseaux sociaux ainsi que sur leur agence de presse officielle, Al-Kataib.
La contre-attaque des autorités somaliennes s’avérait jusqu’ici stérile. Les renseignements ont beau avoir interdit 12 000 comptes Facebook, Telegram et TikTok liés aux islamistes en décembre 2024, les recrutements de djihadistes se poursuivent. La nomination spectaculaire de l’ancien numéro deux des Chabab, Mukhtar Robow, à la tête du ministère des affaires religieuses en 2022 n’inverse pas la tendance. Coopté au gouvernement pour participer à la bataille des esprits, cet islamiste repenti a très rarement pris la parole. Devant cet état des lieux peu reluisant, le colonel Shuute a donc décidé de prendre les choses en main.
Cible des islamistes
« Avec cette visibilité, je veux montrer aux adolescents somaliens que les terroristes sont faibles lorsqu’ils font face à la justice », atteste le juge. Lors des audiences, il ne manque jamais une occasion de tourner les prévenus en ridicule pour mieux discréditer la propagande d’Al-Chabab. « Nous, le public somalien, ne savions rien jusque-là des arrestations et des procédures judiciaires. On pensait les Chabab invincibles », reconnaît Ibrahim Jibril, chercheur au sein du think tank Somali Public Agenda, basé à Mogadiscio. Depuis deux décennies, les terroristes font planer une menace fantôme au-dessus des Somaliens. « Maintenant, on voit que ce sont souvent de pauvres types, des jeunes perdus sans idéologie qui se font recruter uniquement en échange d’argent. Ça permet de normaliser des individus dont on se faisait une tout autre idée. Aujourd’hui, je n’ai plus peur d’eux. » Bien que les vidéos rencontrent un immense succès en ligne, Ibrahim Jibril regrette l’absence de pédagogie du colonel, qui pourrait, selon lui, combler le vide d’éducation civique en Somalie.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
