« J’ai compris que, quoi que je fasse, je serai toujours perçu comme un Arabe qui fout le bordel » : le récit de Youssef et Eyob, rattrapés par leurs origines

Youssef Dridi et Eyob Bressy, tous deux adoptés et élevés dans des familles à fort capital culturel en région parisienne, racontent comment ils ont été confrontés, dès l’adolescence, à des discriminations liées à la couleur de leur peau.

Le Monde  – Sept années ont passé et, pourtant, à l’évocation de ce souvenir, les mains s’agitent, les mots se bousculent, le regard porte en lui une part de terreur, d’incrédulité. Comme si c’était arrivé hier. Parce que cela peut se reproduire demain. Jamais Youssef Dridi n’avait imaginé être un jour brutalement plaqué au mur par quatre policiers avant d’être fouillé, puis de voir ses affaires jetées à terre, tout en étant sèchement interrogé sur le contenu de son sac à dos de lycéen et sur les motifs de sa présence dans cette rue du 10e arrondissement de Paris. A aucun moment il n’avait imaginé faire l’objet d’une telle violence, comme ça, sans « aucune raison légitime », juste parce qu’il a « une tête d’Arabe ». C’était en 2019, un samedi après-midi du mois de juin, vers 16 heures.

Ce jour-là, Youssef Dridi, 23 ans aujourd’hui, « un enfant français parmi les autres, comme les autres, c’est du moins comme ça que je me percevais jusqu’alors », fils adoptif d’un couple bourgeois – une mère antiquaire « blanche », un père cadre dans l’administration « d’origine tunisienne, comme moi » – habitant le quartier de Belleville, était allé réviser son bac de français chez ses grands-parents. Ce jour-là, il a été rattrapé par ses origines, percuté par une réalité qu’il a vécue comme un « traumatisme », un « point de rupture ». « J’ai compris que, quoi que je fasse, je serai toujours perçu comme un Arabe qui fout le bordel », confie-t-il.

Depuis, Youssef Dridi se débat avec les ambivalences de sa condition d’enfant adopté, une « forme de bipolarité » dans un « entre-deux social très inconfortable ». D’un côté, le foyer dans lequel il a grandi ; de l’autre, le monde auquel il se heurte. D’un côté, la façon dont il s’est construit – « principalement avec la famille de [s]a mère » – et socialisé – « comme un Blanc » ; de l’autre, son phénotype. Au cœur de cette dualité, une seule évidence : « Le racisme demeure profondément ancré dans la société. » « Et après, moi, j’en fais quoi de tout ça ? », s’est-il interrogé.

Etat d’alerte permanent

De cette réalité « angoissante, terrifiante, épuisante », il veut faire œuvre utile. A deux, avec Eyob Bressy. Ce dernier a 25 ans et un parcours qui présente de nombreux points communs avec celui de Youssef Dridi : « Je suis noir, j’ai été adopté, j’ai grandi dans une banlieue parisienne populaire, Corbeil-Essonnes [Essonne], mais dans un quartier favorisé, préservé, sur une péniche, dans une famille blanche, avec des parents instituteurs. »

Ensemble, les deux jeunes hommes ont un projet de podcast baptisé « A part entière », un récit à deux voix et en plusieurs épisodes dans lequel ils veulent partager l’expérience d’un quotidien marqué par « les décalages et les tiraillements ». « Avoir un capital culturel en décalage avec le corps que l’on habite » ; « avoir grandi dans un milieu social qui ne correspond pas à la brutalité des discriminations que l’on subit ».

Youssef Dridi et Eyob Bressy se sont rencontrés en octobre 2021, par le biais d’un ami commun de l’université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, dans un café de Belleville. Ils ne savent alors rien l’un de l’autre, ou presque – tous les deux sont étudiants en science politique. Très vite, ils se découvrent des affinités, des points de convergence, des ressentis comparables.

Jusqu’au jour où ils se rendent compte qu’ils ont tous les deux été adoptés et ont tous les deux grandi dans des familles à fort capital culturel. Deux trajectoires qui se répondent, se complètent, se comprennent. Deux jeunes hommes qui évoluent en état d’alerte permanent, habités par la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes et de l’image qu’ils renvoient dans une société pétrie de préjugés.

« Revirilisation noire »

Youssef et Eyob ne s’assoient jamais à côté des passagers du métro qui serrent leurs sacs un peu plus près d’eux dès qu’ils entrent dans une rame : « Pour ne pas les mettre mal à l’aise, ne pas leur faire peur. Parfois on a envie de leur dire qu’on ne va pas leur arracher leur sac », disent-ils. Ils font un détour ou ralentissent le pas lorsqu’ils marchent sur le même trottoir qu’une femme la nuit.

Youssef ne porte plus jamais de survêtement ou de jean troué pour éviter les contrôles de police. Et fait mine de ne pas être offensé lorsque, en boîte de nuit, on se dirige vers lui pour lui demander s’il vend du cannabis. Eyob prend sur lui lorsque, assesseur lors du premier tour des élections municipales, un homme s’adresse au président du bureau de vote, « un Blanc », en désignant Eyob du menton : « Oh dites donc, il est très sage. » Sans que personne réagisse.

Tous les deux se disent « épuisés » par ces mécanismes de défense et de compensation qu’ils ont mis en place pour tenter d’échapper à la stigmatisation. Ou parfois, par un renversement déroutant de l’histoire, pour s’y conformer. Ainsi lorsque Eyob, alors en classe en 5e et doté d’un physique « pas très athlétique », rejoint l’équipe de rugby uniquement pour s’inscrire dans un processus, inconscient à l’époque, de « revirilisation noire » et répondre au « stéréotype du Noir musclé ». « Nous faisons l’objet d’un fétichisme sexuel très déstabilisant, témoigne Eyob. Les qualités sexuelles spécifiques que l’on nous prête s’accompagnent de questions incroyablement décomplexées. » « Dans les relations intimes, nous sommes des objets de transgression », abonde Youssef.

Pendant longtemps, Youssef, lui, se voyait « blanc » et n’a pas fait le lien entre toutes ces « petites » contrariétés de la vie quotidienne et son apparence. Ainsi lorsqu’il faisait les magasins avec sa mère et sa cousine et qu’il se faisait quasi systématiquement arrêter par le vigile à la sortie pour vérifier le contenu de son sac. Ainsi aussi lorsque, en classe de 2de, alors qu’il avait des résultats « moyens mais comparables à ceux de [s]es amis », il est le seul à qui l’école propose une orientation vers une 1re technologique. Ses camarades, eux, sont dirigés d’office en 1re générale. « Mon père a dû plaider ma cause pour que les enseignants cèdent, raconte-t-il. Au départ, j’ai beaucoup culpabilisé, je ne comprenais pas pourquoi mon passage en 1re générale nécessitait autant de discussions et de négociations. »

« Perçus comme des exceptions »

Youssef et Eyob sont déjà écrasés par la pression et les injonctions. La pression de mener avec succès des études supérieures. Pour « ne jamais être associé à la figure du Noir stupide », dit Eyob, en double licence d’histoire et de science politique. Pour « se sentir dignes représentants de la catégorie raciale à laquelle on appartient », dit Youssef, en master diversités et discriminations. Entre autres. Comme si reposait sur leurs épaules la responsabilité de faire mentir les clichés. « Mais, en réalité, même si on y arrive, on reste perçus comme des exceptions », se désole Youssef.

Les injonctions aussi, familiales et amicales, parmi lesquelles celle, « insupportable », de « passer à autre chose », de « laisser tomber », de ne pas « tout lire à l’aune des préjugés racistes ». « Alors même que ce sont justement les autres qui passent leur temps à nous réassigner à nos origines, souligne Eyob. Ce n’est pas moi qui suis fou, je l’ai compris en faisant des études, en lisant. Comprendre ce qui se passe, c’est une partie de la solution pour nous et c’est la raison pour laquelle nous voulons faire ce podcast, pour se dire que, face au climat délétère ambiant – nous sommes très pessimistes –, on essaie de faire quelque chose, d’alerter, d’informer. » « Mais le plus douloureux dans tout ça, conclut Youssef, c’est que je suis terrorisé à l’idée de ne pas atteindre mes objectifs professionnels, terrifié à l’idée que des portes se ferment. Et qu’en réalité je ne pourrai rien y faire. »

 

 

Propos recueillis par 

 

 

 

Source : Le Monde 

 

 

 

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