– Au bord du précipice, combien de temps l’Iran pourra-t-il tenir ? Engagée dans une course contre la montre pour contraindre l’administration américaine à mettre un terme à la guerre et à renoncer à ses exigences maximalistes, comme un abandon pur et simple par Téhéran de l’enrichissement d’uranium, la République islamique joue son va-tout en bloquant le détroit d’Ormuz. Le président américain, Donald Trump, a en retour décidé d’organiser un blocus des ports par où transite l’essentiel du pétrole iranien à destination de la Chine. En choisissant l’étranglement économique de l’Iran et en le privant d’entrées d’argent, l’administration américaine tente de faire plier le régime, alors que la guerre a d’ores et déjà ravagé l’économie du pays, placée depuis des années sous sanctions internationales.
Selon de premières estimations, le conflit a endommagé plus de 125 000 bâtiments résidentiels et civils, dont 339 établissements de santé, 32 universités et 857 écoles. Les bombardements ont affecté ou détruit près de 20 000 unités industrielles, allant des petites entreprises aux grands ensembles pétrochimiques et sidérurgiques, contraignant de nombreuses sociétés à fermer et à mettre les employés au chômage. Un premier chiffrage, vertigineux, avancé le 14 avril par Fatemeh Mohajerani, la porte-parole du gouvernement iranien, estime à 270 milliards de dollars (229 milliards d’euros) le montant des dégâts engendrés par le conflit. « Des chiffres préliminaires et très approximatifs », a-t-elle précisé.
Autant, voire plus, que les capacités militaires et balistiques de la République islamique, Wahington et Tel-Aviv ont concentré leurs attaques contre le cœur de l’économie iranienne avec une volonté évidente de mettre le pays à genoux. Les secteurs les plus touchés par les frappes aériennes américaines et israéliennes sont les principaux de la production industrielle du pays : l’acier, la construction, la pétrochimie et la pharmacie.
« De 3 à 4 millions d’emplois perdus »
« L’ampleur des destructions a été considérable. Il semble qu’Israël et les Etats-Unis ciblent intentionnellement les piliers fondamentaux des moyens de subsistance iraniens, ainsi que la gouvernabilité de l’Etat, c’est-à-dire sa capacité à fournir des services. Jusqu’à présent, les coûts de reconstruction sont estimés à environ 300 milliards de dollars, hors sites militaires et pertes économiques plus larges, liées au chômage et à l’inflation. Selon mon estimation, 3 à 4 millions d’emplois ont été perdus ou sont sur le point de l’être. L’estimation officielle iranienne, non publiée, évoque 2 millions d’emplois perdus. La guerre pourrait entraîner une contraction de l’économie iranienne de 8 % à 10 % en 2026 », explique l’économiste iranien Hadi Kahalzadeh, chercheur au Center for Global Development and Sustainability à l’université Brandeis (Etats-Unis).
Dans le secteur sidérurgique, l’usine de Mobarakeh Steel d’Ispahan, le plus grand producteur de bobines laminées à chaud du pays, a été en grande partie détruite. D’autres poids lourds nationaux ont été touchés, à l’image de Khouzestan Steel, Yazd Alloy Steel et Kavir Steel. Dans le secteur pétrochimique, les installations de Mobin, Fajr et Damavand, qui fournissent de l’électricité, du gaz, de l’oxygène et de l’air comprimé aux complexes pétrochimiques environnants ont été attaquées, entraînant un quasi-arrêt de la chaîne de production en aval. Or, ces secteurs figurent parmi les principales sources de revenus d’exportation de l’Iran, hors pétrole, à hauteur de 15 milliards de dollars par an, soit près d’un tiers des recettes en devises.
L’étendue du désastre laisse peu de marge de manœuvre à la République islamique. A très court terme, l’économie iranienne dispose de certains amortisseurs − un appareil étatique habitué aux sanctions, une économie informelle et des mécanismes de gestion administrative des pénuries qui devraient lui permettre d’éviter un effondrement immédiat. Mais une prolongation du conflit pourrait entraîner des destructions irréversibles et menacer d’un désastre social.
« La couverture du chômage et des produits alimentaires de base pendant un an nécessiterait entre 40 % et 50 % du budget public iranien, déjà déficitaire. Si la guerre se poursuit ou si un cessez-le-feu est conclu sans levée des sanctions, les chaînes d’approvisionnement resteront perturbées et les entreprises continueront de fermer, alimentant la colère publique et le mécontentement économique. A mesure que le coût de la guerre augmente, la mauvaise gestion et le manque de capacité de l’Etat à gérer la crise deviendront plus visibles, et la probabilité d’un regain de troubles sociaux augmentera », ajoute M. Kahalzadeh.
« Un cessez-le-feu peut mettre fin aux destructions physiques, mais il ne rétablira pas automatiquement les pertes de revenus, l’inflation, le chômage ni l’érosion de la résilience des ménages. Les effets sociaux de la guerre devraient durer bien au-delà des combats eux-mêmes, complète-t-il. Le gouvernement est déjà contraint par les sanctions, les déficits budgétaires, une inflation élevée et un faible pouvoir d’achat. Il pourra peut-être encore fournir une aide ciblée à certains groupes, en particulier aux clientèles politiquement importantes, mais il est peu probable qu’il dispose des ressources nécessaires pour une protection sociale généralisée. »
« Risque de chocs monétaires »
Dans le pays, des personnalités, y compris officielles, ne cachent plus leurs inquiétudes. « Si la guerre s’éternise ou si des cessez-le-feu temporaires sont mis en place, nous continuerons à faire face à des risques sécuritaires et à des sanctions et, dans de telles circonstances, l’économie pourrait entrer dans une phase plus critique », alerte Ahmad Mokhtar, vice-président de la Commission de l’industrie de la chambre de commerce iranienne, dans un entretien accordé à l’agence de presse économique Eghtesad Online.
« Dans un tel scénario, il existe un risque de choc monétaire très difficile à maîtriser. Nous pourrions également faire face à des pénuries de matières premières, à des perturbations des importations et à une forte baisse des exportations hors pétrole, prédit-il. Dans ces circonstances, le déficit budgétaire de l’Etat va s’accroître, et il existe un risque de rebond de l’inflation. Le taux d’inflation pourrait même dépasser les estimations précédentes, qui se situaient autour de 40 % à 50 %, et atteindre des niveaux plus élevés. »
Téhéran insiste donc pour qu’une levée des sanctions internationales fasse partie de tout accord, alors que l’économie du pays pourrait mettre des années, voire des décennies, à se redresser, selon les experts. Mais la République islamique a également démontré, avec le blocage du détroit d’Ormuz, qu’elle peut, elle aussi, infliger des dommages économiques se répercutant à l’échelle mondiale. « L’Iran peut encore engranger 2 milliards de dollars par mois en exportant d’autres produits que les hydrocarbures. De quoi soutenir un effort de guerre pendant quelques semaines. Mais pas plus », avance une source diplomatique occidentale.
« S’il est mis en œuvre avec succès, le blocus naval des ports iraniens par les Etats-Unis réduira considérablement les revenus de l’Iran et obligera celui-ci à interrompre rapidement sa production de pétrole et de gaz. Toutefois, toute pression supplémentaire a peu de chances de contraindre Téhéran à modifier sensiblement ses lignes rouges dans les négociations, prévient cependant l’ancien diplomate américain Alan Eyre, l’un des négociateurs de l’accord sur le nucléaire conclu en 2015 par l’administration de Barack Obama. Mais, en imposant ce blocus, les Etats-Unis courent le risque d’une escalade significative de la part de l’Iran, y compris des attaques contre les infrastructures énergétiques du Golfe ou des attaques dans le détroit de Bab Al-Mandab, ce qui contribuerait davantage à déstabiliser l’économie mondiale. » Tout en plongeant un peu plus la République islamique dans le chaos.
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