Afrique XXI – Entretien · Depuis plus de dix ans, le delta central du Mali traverse une crise majeure qui oppose des combattants d’autodéfense appartenant aux groupes sédentaires et des djihadistes se réclamant de groupes nomades, autour d’enjeux liés aux équilibres sociaux hérités du passé. L’anthropologue Ibrahima Poudiougou, spécialiste des questions d’accès aux ressources naturelles, répond aux questions d’Afrique XXI sur le rapport de force et les itinéraires individuels et collectifs qui percutent des mémoires réelles et fantasmées.
Ces derniers jours, les combattants dogons ont appelé l’armée malienne à la rescousse sur le plateau où ils sont repliés, alors qu’ils subissent une pression accrue des groupes djihadistes organisés au sein de la puissante katiba Macina, commandée par Amadou Kouffa.
Longtemps associés aux forces armées maliennes dans la guerre contre les djihadistes, les hommes de Youssouf Toloba, réunis au sein du groupe d’autodéfense Dan Nan Ambassagou (DNA), perdaient progressivement le terrain tandis que de nombreux villages agricoles dogons concluaient de guerre lasse des accords de paix locaux et renonçaient aux armes. Les affrontements intercommunautaires qui ont culminé en 2019 ont cessé. Youssouf Toloba jure qu’il continuera la guerre jusqu’au bout mais son combat semble, de plus en plus, appartenir au passé.
Ibrahima Poudiougou, Dogon, a suivi l’évolution du groupe au fil de ses enquêtes de terrain – dans le cadre de sa thèse, de 2018 à 2023, puis de la fin 2023 à aujourd’hui, dans le cadre du projet européen ERC-Landresponse – dans la région de Bandiagara et dans la zone du delta inondé, à Djenné. Il exploite également des données disponibles dans l’espace public.
Dans cette région du Mali, les règles régissant le partage des ressources remontent à des temps très lointains et ont peu évolué depuis leur formalisation, au XIXe siècle, sous l’égide du royaume peul du Macina, contrairement à certains équilibres économiques et sociaux. Les souvenirs de sujétion, voire d’asservissement, nourrissent aussi certains engagements dans la guerre.
« Tout est parti d’un besoin de protection »
Nathalie Prévost : Comment s’organisent les appartenances respectives des différentes communautés dogon et peule aux groupes armés depuis 2015 dans le delta central ?
Ibrahima Poudiougou : Chez les Dogons, tout est parti d’un sentiment de besoin de protection, de l’idée que la menace approchait et qu’il fallait peut-être commencer à agir. C’est venu non pas des villages, mais plutôt de la confrérie des chasseurs, les Donzos, qui ont senti la nécessité de se protéger eux-mêmes. Dès 2013, l’armée avait commencé à les utiliser comme éclaireurs pour des opérations dans le centre, et certains étaient devenus des cibles pour les djihadistes et ont été éliminés. À ce moment-là, à la suite de la reconquête du nord du Mali par Serval et par les Fama [Forces armées maliennes], une partie des combattants du Mujao, dont les bases étaient détruites, s’étaient repliés à Douentza. En face d’une présence accrue de combattants armés qui entraient dans les villages, prêchaient et demandaient aux gens de se comporter de telle ou telle façon, le besoin de protection a grandi. Fin 2015, début 2016, au moment où se constituait la katiba Macina, des villages de Douentza se sont organisés pour mettre en place des groupes vigilants qui se relayaient la nuit.
Côté peul, la katiba Macina mobilise une logistique historique et mémorielle. Avec l’arrivée de ces combattants du Mujao, l’armée mène des opérations dont les cibles identifiées et parfois éliminées sont des Peuls. En outre, les personnes que désignent les chasseurs intégrés dans les mouvements de l’armée sont des Peuls soupçonnés d’être des combattants.
Cette situation crée une certaine tension des deux côtés sans qu’on puisse encore parler d’un appel de tous les Peuls au djihad. Celui qui deviendra le chef de la katiba Macina, Amadou Kouffa, s’attache à convaincre un groupe social précis : les nobles dépourvus de contrôle du foncier mais propriétaires de troupeaux, qui ont besoin d’accès aux pâturages et viennent de l’extérieur du delta, dont la plaine du Séno. Kouffa mobilise de vieilles tensions à l’intérieur de la communauté et il propose la libération des bourgous [herbe du fleuve très prisée pour le pâturage, qui apparaît lors de la décrue] et un accès égalitaire, contestant, en particulier, le niveau des droits de pâture exigés par leurs propriétaires. Ce qui révolte le plus ces éleveurs peuls qui viennent de l’extérieur du delta, c’est le fait de devoir payer plusieurs fois aux différents membres d’une même famille. Nobles eux aussi, ils acceptent le principe du prélèvement mais contestent ses modalités. Ceux qui contrôlent les pâturages en vertu du droit coutumier – ainsi que des familles maraboutiques locales – tentent de résister à la pression de la katiba Macina. Mais après plusieurs assassinats, ils finissent par céder – sans pour autant couper tous les liens avec l’État par ailleurs. Ils n’ont guère le choix. Soit ils s’allient avec Kouffa, soit ils perdent tout : leur vie et le contrôle des terres.
« L’élan n’a pas tenu au-delà de trois ou quatre années »
Nathalie Prévost : Comment a évolué le rapport de force entre la katiba Macina et les groupes d’autodéfense dogons au fil des années ?
Ibrahima Poudiougou : Il y a eu des moments de forte tension. De la fin 2015 jusqu’à 2019, chacune des deux parties était convaincue qu’elle pouvait gagner, jusqu’aux épisodes d’Ogossagou et de Sobanda1.
Avec le ralliement des notabilités, la katiba Macina s’est renforcée après 2015, gagnant de la légitimité, et en face, Dan Nan Ambassagou s’est structuré sur un modèle de rébellion à l’ivoirienne, s’implantant dans les villages et se projetant comme maître de la société dogon. Mais ça a rapidement craqué parce que les sociétés dogons ne sont pas historiquement très hiérarchisées. Le chef de village a du pouvoir dans son village, mais il n’existe pas un grand chef quelque part auquel tout le monde se soumet. C’est une société villageoise, et la légitimité est celle du village.
À partir de 2021-2022 [date du coup d’État], le soutien politique manifesté par le pouvoir central à Dan Nan Ambassagou après les élections de 2018 a diminué ainsi que le soutien financier qui provenait en partie de la diaspora – notamment en Côte d’Ivoire. L’élan créé par le message « on détruit votre patrie, il faut aider » n’a pas tenu au-delà de trois ou quatre années. Les gens ont pris conscience, y compris au sein de Dan Nan Ambassagou, que les moyens militaires de la katiba Macina ne pouvaient pas être confrontés par la force. Des villages dogons ont commencé à réagir aux violences internes. Puis sont arrivés, à partir de 2021, les accords de paix locaux, surtout dans la plaine. Dan Nan Ambassagou a reculé militairement. Depuis 2022, le groupe se concentre sur le plateau, son bastion, dont l’accès est très difficile. Dan Nan Ambassagou ne mène quasiment plus de campagnes militaires. Il n’y a presque plus de mouvements sur la falaise. Les kalachnikovs sont rangées à la maison. N’étant plus en mesure de cultiver leurs terres ni même parfois d’y accéder, beaucoup de villages dogons ont accepté de renoncer aux armes dans le cadre d’accords de paix locaux.
Nathalie Prévost : Comment l’armée malienne se situe-t-elle par rapport aux belligérants ? Je pense aussi au programme de réintégration des combattants.
Ibrahima Poudiougou : Effectivement, entre 100 et 150 combattants de DNA ont bénéficié du programme de désarmement et de réintégration, et quelques cadres ont été intégrés à la commission qui lui a été consacrée. C’est très timide. Il faut dire que les recrues du mouvement sont instables : les gens viennent combattre pendant un temps mais ils ne restent pas. Et beaucoup de combattants ne sont pas incorporables à cause de leur âge.
Le soutien de l’armée à Dan Nan Ambassagou a fluctué avec les périodes. En 2018, par exemple, il y a eu quelques tensions : des échanges de coups de feu et des motos brûlées. En 2019, l’armée a bombardé le village de Bandiougou, entre Sévaré et Bandiagara, qui abritait une petite base de DNA. Youssouf Toloba était la cible. Après le coup d’État de 2020, les Dogons s’attendaient à un rapport renouvelé et plus dynamique avec les Fama. Jusque-là, l’armée les avait surtout utilisés comme éclaireurs ou dans de rares situations où un petit détachement était coincé et les Danas [combattants de Dan Nan Ambassagou] venaient à leur rescousse. Mais l’armée n’a pas affiché une collaboration renouvelée, même si celui qui dirige actuellement les services de renseignements a un temps servi à Koro, dans la région dont on parle. En zone inondée comme exondée, les combattants sont fatigués. Beaucoup de chefs ont été assassinés. Les populations sont très fatiguées.
Une opportunité pour « les groupes subalternes »
Nathalie Prévost : Peut-on dire que le delta central est désormais entièrement sous contrôle de la katiba Macina ?
Ibrahima Poudiougou : Oui, elle a une influence remarquable sur la quasi-totalité des villages de cette région, à l’exception de quelques petites poches. Mais il ne s’agit pas d’un contrôle territorial classique avec des hommes en armes partout. Contre les convois et les patrouilles de l’armée, elle engage le combat quand elle le veut et quand elle est sûre de porter un coup fort. Car elle sait ne pas disposer de moyens militaires pour un affrontement direct et prolongé avec l’armée, qui dispose de moyens terrestres et aériens importants.
Nathalie Prévost : Qui sont ceux que vous appelez les « groupes subalternes », et comment se saisissent-ils de la violence pour se libérer des anciennes tutelles ? Dans quelle mesure djihadisme et autodéfense communautaire se rejoignent-ils sur ce chemin ?
Ibrahima Poudiougou : Du côté des sociétés dogons, je dirais ceux qui ne sont pas allés à l’école. L’autre aspect, c’est le contrôle du foncier. Tous les groupes n’ont pas le même accès à la terre et au même type de terre. Il y a des villages fondateurs et d’autres fondés par la suite, qui dépendent d’un village mère pour l’accès au foncier. Quand un nouveau village grandit beaucoup et s’autonomise, devenant un centre, avec des élites bien placées, il refuse l’autorité de l’ancien village. Dans ce cadre, certains ont créé une unité de DNA pour s’émanciper de leur ancienne tutelle. Enfin, les Dogons, de façon globale – mais pas seulement eux : certains groupes bobos, bamanans – sont perçus par l’élite peule comme des groupes subalternes.
La Dina, un ordre « peul, militaire et théocratique »
Nathalie Prévost : Pour comprendre comment le royaume peul du Macina (1818-1862) – la Dina –mobilise les mémoires dans le conflit, revenons sur son histoire. Dans une région alors marquée par la poussée des djihads peuls, quel ordre social la Dina prétendait-elle renverser, elle qui se présentait comme un projet d’émancipation de castes peules inférieures ?
Ibrahima Poudiougou : Les ennemis de la Dina étaient de deux natures. L’ennemi interne, c’étaient les Ardos, des chefs peuls du delta qui faisaient partie des structures de pouvoir du royaume bamanan de Ségou. Ce dernier exposait ses sujets à des prélèvements continus. Chaque fois que la capitale avait besoin de quelque chose, elle attaquait un village. Les Ardos faisaient la même chose dans leurs localités, en opérant des prélèvements en bétail pour le compte de Ségou, tout en retenant leur propre part, bien sûr. Sekou Amadou [l’émir de la Dina] s’est opposé à cela en y ajoutant une dimension morale et religieuse puisque les Ardos étaient perçus comme de mauvais musulmans. Sekou Amadou défait Ségou, qui perd le contrôle du delta inondé, et installe un nouvel ordre, mélange du système traditionnel préexistant et des expériences qui prospèrent alors dans la région, comme l’empire de Sokoto, qu’il a visité. Il met en place son califat sur ce modèle. Toutes les chefferies Ardos sont intégrées à la Dina. Une administration est installée sous la direction des élites peules instruites, au sens du Coran, et sur la base des allégeances. Les plus proches de Sekou Amadou se voient attribuer les rôles politiques, les fonctions de cadis et de chefs militaires, avec des terres et des captifs distribués sur cette base. C’est un pouvoir peul, militaire et théocratique.
Sekou Amadou formalise également le droit d’accès aux ressources agricoles, pastorales et halieutiques, qui existait déjà dans le cadre informel. Il lui confère une dimension religieuse en s’appuyant sur les cadis. La Dina rend toutes les activités subalternes à l’élevage. Bien que reconnus et considérés, le paysan, le pêcheur et le navigant sont désormais soumis à l’agenda pastoral. Et la Dina force aussi certains groupes peuls à la sédentarité pour faciliter le prélèvement des taxes.
Journaliste judiciaire et d’investigation à l’agence Reuters, au Journal du Dimanche et à l’agence Capa jusqu’en 2001,
Source : Afrique XXI
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