IA et littérature : « Personne, dans cette querelle, ne se demande si un écrivain a le droit de travailler avec une machine »

L’écrivain Sébastien Bailly regrette, dans une tribune au « Monde » que les auteurs n’aient le choix qu’entre deux postures vis-à-vis de l’intelligence artificielle : celle de l’innocent ou celle du tricheur. Lui revendique la possibilité pour un écrivain d’utiliser cet outil, en toute transparence.

Le Monde  – Depuis lundi 21 septembre, un roman est jugé sur un chiffre. Un compte anonyme [sur X] a soumis C’était ça ou mourir (Grasset, 272 pages, 21,50 euros), de Thélyson Orélien, à un détecteur d’intelligence artificielle (IA), qui a conclu que le livre avait été rédigé presque entièrement par une machine. Le lendemain, son éditeur a balayé l’affaire en parlant de « fake news » et de « théorie du complot ». Accusation d’un côté, démenti de l’autre. Personne, dans cette querelle, ne se demande si un écrivain a le droit de travailler avec une machine.

Car la défense de Grasset en dit plus long qu’elle ne le voudrait. L’auteur « s’exprime très bien », rappelle l’éditeur, il « a été dans l’écriture toute sa vie ». Conclusion : « Il n’a pas besoin de l’IA. » La phrase se veut rassurante. Elle suppose pourtant qu’un écrivain de talent n’a rien à faire de ces outils et que s’en servir trahirait une faiblesse. Le compte anonyme et l’éditeur s’opposent sur les faits, mais ils partagent la même conviction : écrire avec une machine serait une faute. Tant que le monde du livre pensera ainsi, il n’y aura que deux rôles possibles, le tricheur et l’innocent. Aucune place pour l’écrivain qui travaille avec ces outils et le dit.

Cet écrivain existe. Je peux d’autant plus aisément en témoigner que j’écris avec des IA et qu’il m’est arrivé de montrer à d’autres écrivains comment je m’y prends. Je sais très précisément le travail que cela implique. On imagine peut-être qu’il suffit de taper « écris-moi un roman sur l’exil ». Essayez : vous obtiendrez cent pages lisses, prévisibles, débordant de phrases qui sonnent bien (et ne disent rien). Un livre demande une matière brute qui échappe à la machine : des idées, des témoignages, des lieux, des noms, des détails. Du cœur. Il faut ensuite construire le récit, lui trouver un rythme. Et surtout, quelqu’un doit décider de ce qui reste, de ce qu’on coupe, de ce qu’on réécrit : quelqu’un doit dire non à la machine cent fois, parce qu’elle ne sait jamais où s’arrêter, et lui dire oui une fois parce que l’équilibre (ou le déséquilibre) voulu est atteint.

Ouvrir le débat

Rien de tout cela n’est étranger à la littérature. En 1961, Raymond Queneau publiait Cent mille milliards de poèmes (Gallimard), un livre qui produit des sonnets par combinaison. Georges Perec a écrit La Disparition (Denoël, 1969) sous une contrainte [ne pas utiliser une seule fois la lettre « e »] qui a échappé à certains des premiers lecteurs. L’Oulipo [« Ouvroir de littérature potentielle », groupe de recherche littéraire cofondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et le romancier et poète Raymond Queneau] repose tout entier sur l’idée que la contrainte, et même la procédure peuvent devenir des outils de création, et personne n’a jamais retiré à Queneau son statut d’auteur.

Ecrire avec un modèle de langage relève de ce que j’appelle une « contrainte probabiliste » : la machine propose les mots les plus attendus dans un contexte, l’écrivain cherche l’écart, et tout le travail se joue dans cette tension. Queneau et Perec annonçaient la règle du jeu, et le lecteur savait à quoi il jouait.

Je ne sais pas comment C’était ça ou mourir a été écrit. Personne ne le sait, hormis son auteur. Un détecteur mesure une ressemblance avec des textes générés ; il ne reconstitue pas une méthode. Faudra-t-il demander aux écrivains de filmer leurs séances d’écriture ? La question est posée. Une fois le soupçon installé, on ne s’en défend plus qu’avec difficulté. Chaque premier roman un peu remarqué risque désormais ce parcours.

On doit sortir de ce cercle. Impossible pour les écrivains de publier sous la menace constante d’une dénonciation anonyme, instrumentalisée politiquement. En l’état, la situation impose à l’auteur de raconter comment son livre est né. Une écriture laisse des traces – brouillons, versions successives, carnets, échanges avec l’éditeur. Je conserve moi-même aujourd’hui l’historique de mes échanges avec les machines et chaque version de mes textes. Disposer de ces traces vaudra mieux que tous les communiqués. Pourtant, la solution ne devrait pas être de préparer sa défense : si des outils ont été utilisés, le dire sereinement ouvrirait le débat au lieu de l’étouffer.

La responsabilité ne pèse pas sur l’auteur seul. Editeurs et jurys doivent sortir du déni et fixer des règles claires : une mention dans le livre, comme on crédite un traducteur, une question posée aux auteurs sans suspicion, des prix qui disent ce qu’ils récompensent. Cette transparence protégerait tout le monde, y compris ceux qui n’utilisent aucune machine et qui seront, eux aussi, soupçonnés demain. On ne réglera rien en laissant chasser les tricheurs un par un.

Un auteur est celui qui répond de son texte ; le mot vient de là, auctor, le « garant » en latin. Ecrire avec une IA ne retire rien à cette responsabilité, cela l’alourdit plutôt, puisqu’il faut répondre de chaque phrase qu’on a laissé passer. Si j’écris avec des IA, je le dis, je signe ce que je publie et j’en réponds. Je souhaite à Thélyson Orélien de laver son œuvre des soupçons qui pèsent aujourd’hui sur elle, et toute la sérénité à laquelle il aspire sans doute. Encore faut-il qu’on l’écoute.

 

 

Sébastien Bailly

est écrivain. Son troisième roman, « Les Touches fantômes » sera publié aux éditions Robert Laffont début 2027. Il y assume l’usage de l’intelligence artificielle dans son processus d’écriture.

 

 

Source : Le Monde

 

 

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