Guerre en Iran : Israël et les pays du Golfe s’inquiètent d’une sortie du conflit bâclée par Donald Trump

Mis sous pression par la fermeture du détroit d’Ormuz, le président américain pourrait décider d’un cessez-le-feu qui ne réglerait ni le problème de l’accès à cette voie maritime ni la question de la menace iranienne dans la région.

Le Monde  – Et s’il déclarait simplement la victoire ? Alors que Donald Trump envisage une issue prochaine à la guerre en Iran, ses alliés au Moyen-Orient s’interrogent : le président américain prendra-t-il le risque de bâcler sa sortie ? Israël et les monarchies du Golfe craignent une fin précipitée de cette guerre, sans véritable résolution. Depuis le lundi 23 mars, le locataire de la Maison Blanche fait grand cas de contacts préliminaires établis avec Téhéran. En dépit des déclarations hostiles du régime, il assurait encore, jeudi, que les « négociateurs iraniens » le « suppli[ai]ent de conclure un accord ». Il se faisait aussi menaçant.

« Il vaudrait mieux qu’ils s’y mettent sérieusement et vite, avant qu’il ne soit trop tard, parce qu’alors il n’y aura PLUS DE RETOUR EN ARRIÈRE et ça ne sera pas joli à voir ! », prévenait-il, le même jour, sur son réseau, Truth Social. La Maison Blanche a transmis à Téhéran une liste de 15 exigences par l’intermédiaire du Pakistan. Jeudi, en fin de journée, Donald Trump se disait assez satisfait par ce dialogue fort vague pour reporter son ultimatum au 6 avril. Mais l’alternative demeure simple : la reddition aux diktats de Washington ou l’escalade militaire.

Pour l’heure, sa position s’aligne encore avec celle de l’Etat hébreu, qui « accepterait un accord sur la plupart des 15 points de Donald Trump », souligne Shira Efron, spécialiste israélienne du Proche-Orient à la Rand Corporation, un centre de réflexion proche de l’armée américaine. « Mais cette liste n’est pas réaliste. Au fond, Israël ne veut en aucun cas d’un compromis qui tiendrait compte de demandes de Téhéran. Cela ne pourrait que lui lier les mains, en restreignant sa liberté d’intervenir de nouveau en Iran », précise-t-elle.

L’Etat hébreu verrait d’un bon œil une escalade américaine, censée faire plier le régime iranien : un débarquement de marines dans le golfe Persique, ou bien un raid contre des sites nucléaires. « Israël craint beaucoup que Donald Trump ne déclare un cessez-le-feu pour permettre des négociations avec l’Iran, poursuit l’analyste, ce qui signifierait en pratique abandonner la guerre en l’état, avec un Guide suprême qui porte toujours le nom de Khamenei et les 440 kilos d’uranium hautement enrichi toujours sur place. »

Une logique d’escalade sans terme

Pour Israël, l’entrée en guerre est en soi un aboutissement ; une issue négociée ne serait qu’un recul. L’Etat hébreu entend précipiter l’écroulement du régime iranien, ou à défaut le laisser affaibli, délégitimé et isolé. Il paraît avoir encouragé son allié américain à rêver d’une victoire instantanée, résumée par l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, dès la première minute du conflit, le 28 février. Dont la succession est depuis assurée par son fils Mojtaba.

L’armée israélienne a mis en ordre ses priorités, instruite par la précédente guerre de juin 2025, à laquelle Donald Trump avait mis fin après un unique bombardement américain, au bout de douze jours. Elle a privilégié des frappes contre l’appareil de sécurité intérieur du régime, laissant largement irrésolu le problème nucléaire, qui lie les mains de Washington.

L’armée a aussi planifié des attaques contre les infrastructures civiles de l’Iran, électriques et pétrolières, censées imposer à la République islamique d’accepter la fin du conflit. Donald Trump a repris ces menaces à son compte le 20 mars, poussant Téhéran à annoncer une riposte similaire dans le Golfe.

Or, certains des meilleurs connaisseurs de l’Iran en Israël s’inquiètent de cette logique d’escalade sans terme. « Le régime iranien ne se rendra jamais. Il dispose d’un vaste arsenal de missiles et est patient. Il peut s’écrouler ou pas, mais cela ne dépend pas d’un calcul rationnel de notre part, constate Shahar Koifman, ancien chef du bureau Iran au sein de la division de recherche du renseignement militaire israélien. Nous pouvons continuer de frapper, mais les rendements baissent déjà. C’est comme essayer de vider la mer avec une cuillère. Nous devrions nous concentrer sur des objectifs concrets : isoler l’Iran et dénouer son lien avec le Hezbollah libanais, ce qui est possible aujourd’hui. »

Washington fait cependant face à un défi plus urgent : rouvrir le détroit d’Ormuz. Sous la pression américaine, Téhéran applique une menace vieille de quatre décennies, jamais mise à exécution auparavant, en s’arrogeant le contrôle de ce nœud du commerce mondial.

Depuis une semaine, les monarchies du Golfe exhortent la Maison Blanche à ne pas entériner cet état de fait. L’influent ambassadeur des Emirats arabes unis à Washington, Yousef Al Otaiba, a écrit une tribune en ce sens, le 25 mars, dans le Wall Street Journal. « Un simple cessez-le-feu ne suffit pas, écrivait-il. Il nous faut un résultat définitif qui permette de contrer l’ensemble des menaces iraniennes : capacités nucléaires, missiles, drones, groupes terroristes agissant pour le compte de l’Iran et blocage des voies maritimes internationales. »

Les monarchies arabes constatent amèrement que Téhéran a établi, de fait, un poste de douane au beau milieu du détroit d’Ormuz. De la petite île de Larak, le régime autorise et coordonne le passage de bateaux commerciaux sur ces eaux. Il lui est même arrivé de faire payer ce passage en yuans, selon le site d’informations commerciales maritimes Lloyd’s List. L’Iran a fait circuler une lettre informant de ces mesures les Etats membres de l’Organisation internationale maritime, le 22 mars ; et le ministre des affaires étrangères, Abbas Araghtchi, s’en est entretenu avec ses homologues de pays clients (Chine, Inde, Malaisie, Corée du Sud…). Les « vaisseaux non hostiles » sont ainsi autorisés à passer « en coordination avec les autorités iraniennes », affirme-t-il, selon les comptes rendus publiés par son bureau. Aucun paiement n’est mentionné. Lloyd’s List dénombre à peine 26 passages de vaisseaux dans le détroit depuis le 13 mars, principalement liés au commerce de brut iranien (1,5 million de barils par jour, selon le site spécialisé Vortexa).

Exaspération des alliés arabes de Washington

Donald Trump a fait bondir ses alliés arabes lorsque des journalistes lui ont demandé, le 24 mars, qui contrôlerait Ormuz, suivant le « deal » qu’il prépare avec l’Iran : « Peut-être moi et l’ayatollah ; quel que soit l’ayatollah », avait-il répondu. Il semblait ainsi s’arroger, avec Téhéran, le contrôle des exportations d’hydrocarbures des monarchies du Golfe.

« Ormuz, c’est [un atout] dans la main des Iraniens pour ces négociations. Ils pensent que les Etats-Unis ne peuvent pas les forcer militairement à rouvrir le détroit, et ils s’en serviront comme d’un moyen de pression », explique le général libanais à la retraite Hassan Jouni, conseiller au ministère de la défense qatari. Cependant, certains craignent une emprise plus durable. « Ormuz n’est pas une simple monnaie d’échange : c’est un nouveau pouvoir que l’Iran exerce. Ils le disent publiquement. Si la guerre s’arrête brutalement, sans vrai règlement, ils continueront de bloquer le détroit et prétendront se rembourser de ce que la guerre leur a coûté », s’alarme l’analyste militaire émirati Mohammed Baharoon.

Cet expert rappelle l’exaspération des alliés arabes de Washington, en soulignant la responsabilité des Etats-Unis dans cette situation. « Nous avons un problème plus grand que l’Iran aujourd’hui : ce sont les fondements du commerce mondial qui sont minés. La Chine ne défiera pas Washington pour rétablir la liberté de circulation à Ormuz. Mais qui l’empêchera de faire de même dans le détroit de Malacca [principale route d’approvisionnement en pétrole de Pékin, comme du Japon, en Asie du Sud] ? Puis bientôt, si rien n’est réglé, les [rebelles ] houthistes du Yémen s’en prendront de nouveau au détroit de Bab Al-Mandab, en mer Rouge. »

Mercredi, l’agence iranienne Tasnim, proche des gardiens de la révolution, affirmait que les alliés houthistes de la République islamique se tenaient prêts à bloquer cet autre nœud de la circulation maritime si des marines américains débarquaient dans le golfe Persique. Face à ces menaces, les Etats du Golfe disposent, eux aussi, d’un levier d’escalade. A l’exemple du Qatar – qui a interrompu sa production de gaz naturel liquéfié, tôt dans le conflit, et qui subit aujourd’hui moins de tirs iraniens que ses voisins –, ils peuvent réduire ou interrompre leurs livraisons d’hydrocarbures, afin de faire pression sur Washington.

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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