– La soirée et la nuit de mercredi 11 à jeudi 12 mars ont été particulièrement éprouvantes pour les habitants du nord d’Israël. Le Hezbollah a lancé plus de 200 roquettes en quelques heures sur la Galilée et la région d’Haïfa, alors que, depuis le début de cette nouvelle confrontation, le 1er mars, les tirs de la milice chiite libanaise en direction de l’Etat hébreu plafonnaient à une centaine par jour. Ce faisant, constate le quotidien israélien The Jerusalem Post, le Hezbollah a renoué avec la puissance de feu dont il avait fait preuve durant la précédente guerre l’opposant à son voisin, à l’automne 2024, « ce dont l’armée israélienne ne l’espérait plus capable ».
Les dégâts causés par ces roquettes, interceptées en grande partie par la défense anti-aérienne israélienne, ont été limités : quelques blessés signalés seulement. Mais l’impact psychologique de ces attaques est important. D’autant que, au cours de la même soirée, l’Iran a envoyé trois vagues de missiles dans la même direction, dans une démonstration ostentatoire de coordination avec son protégé libanais. L’intensité de ces tirs et les alertes en cascade déclenchées ont privé de sommeil des dizaines de milliers d’Israéliens, obligés de se précipiter dans les abris. « Les rumeurs sur la mort du Hezbollah étaient exagérées, écrit Amos Harel, l’analyste militaire du quotidien israélien Haaretz. L’organisation est plus faible qu’il y a deux ans, mais elle est toujours bien vivante. »
Quelques heures plus tard, jeudi, une présentatrice lisait à la télévision iranienne le premier discours du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei. L’absence de ce dernier à l’écran, alors qu’il était censé intervenir en personne, a immédiatement relancé les spéculations sur son état de santé, certains Iraniens allant jusqu’à se demander s’il était encore en vie. L’homme aurait été blessé au cours du bombardement inaugural de la guerre, le 28 février, qui a été fatal à son père, Ali Khamenei, le précédent leader de la République islamique, et à plusieurs autres membres de sa famille.
« Remerciements » à l’« axe de la résistance »
Sur le fond, le discours attribué à Mojtaba Khamenei a rejoint en tous points la stratégie militaire suivie par les gardiens de la révolution, corps d’élite et socle idéologique du régime iranien. Le Guide a appelé à poursuivre le bouclage du détroit d’Ormuz, levier de pression économique majeur aux mains de Téhéran, qui a fait bondir les cours du baril de pétrole autour de la barre des 100 dollars (87,38 euros). Six navires ont été attaqués depuis mercredi, pour un total de 16 depuis le début du conflit, selon l’agence maritime britannique.
Le Guide a aussi sommé les monarchies arabes du Golfe de fermer les bases américaines qu’elles abritent. « Si celles-ci laissent les Etats-Unis utiliser des bases militaires situées sur leur territoire », l’Iran sera « contraint de poursuivre les frappes », a-t-il prévenu. Plusieurs explosions ont secoué le Golfe jeudi : sur le site d’un réservoir d’hydrocarbures à Bahreïn, d’un immense champ pétrolier en Arabie saoudite, d’un aéroport au Koweït et d’un port à Oman.
L’héritier d’Ali Khamenei a enfin exprimé ses « sincères remerciements » aux membres de l’« axe de la résistance », qui, du Hezbollah libanais à certaines milices chiites irakiennes, sont loin d’avoir hissé le drapeau blanc. Ces dernières pilonnent à coups de drones les bases, en Irak, de plusieurs groupes armés kurdes iraniens, tentés, aux premiers jours de la guerre, de pénétrer en Iran pour participer au renversement du régime, avant de se raviser, du moins pour l’instant. Un certain nombre d’attaques ayant visé le Koweït voisin sont également attribuées à ces milices irakiennes.
C’est ainsi, grâce à l’arme du pétrole et à une tactique de harcèlement de leurs ennemis, que l’Iran et ses proxys ont réussi, en deux semaines d’affrontement, à compenser une partie de leur immense infériorité militaire vis-à-vis d’Israël et des Etats-Unis. En jouant à fond la carte de la guerre asymétrique, celle où il suffit au plus faible de survivre pour ne pas perdre et en agitant l’épouvantail de la guerre longue, aux conséquences économiques cataclysmiques, la République islamique et le Hezbollah espèrent rétablir un peu de leur capacité de dissuasion.
« Si vous pouvez faire monter les prix du pétrole, déstabiliser les marchés du gaz naturel liquéfié, inquiéter les assureurs, perturber le transport aérien et amener les investisseurs à se demander si le Golfe reste un environnement opérationnel prévisible, alors vous déplacez la guerre sur un terrain où l’acteur militaire le plus fort est beaucoup moins à l’aise, analyse Andreas Krieg, spécialiste du Golfe et des questions de défense, au King’s College de Londres. L’Iran n’a pas besoin de gagner de manière conventionnelle, s’il peut rendre le coût régional et mondial de la guerre insupportable. »
« Cette guerre met en évidence le fossé qui existe entre dégradation tactique et défaite stratégique. L’Iran et le Hezbollah ont certes subi des dommages, mais ils sont conçus pour absorber les coups et continuer à se battre, poursuit M. Krieg. C’est pour cela que l’on se dirige vers un conflit prolongé. Le camp le plus fort domine militairement, mais le camp le plus faible s’avère plus difficile à briser que prévu. La guerre est en train de se transformer en une épreuve d’endurance, de souffrances économiques et de légitimité politique, où chaque camp tente de forcer l’autre à accepter le premier une paix insatisfaisante. »
Accrocs dans le plan Trump-Nétanyahou
L’offensive avait pourtant commencé, le 28 février, sur l’une de ces opérations coups de poing qu’affectionnent aussi bien le président américain, Donald Trump, que le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou. En un bombardement ultramassif sur Téhéran, une grande partie de la direction iranienne est décapitée. En plus d’Ali Khamenei, toute une génération de dirigeants de la République islamique disparaît, dont des conseillers politiques et militaires du Guide suprême, ainsi que le chef des opérations extérieures des gardiens de la révolution.
Sans doute les planificateurs de ces frappes espéraient-ils plonger le régime iranien dans le chaos. Celui-ci ne venait-il pas de traverser l’une des crises les plus graves de son existence, avec des rassemblements de protestation de plusieurs millions de personnes en janvier, matés au prix de milliers de morts ? Mais, au bout de quelques jours, sans tiraillements internes apparents, Mojtaba Khamenei, réputé être un tenant de la ligne dure, prend la succession de son père. C’est le choix du défi, le signal de l’emprise grandissante des gardiens de la révolution sur ce qu’il reste des institutions de la Révolution islamique. Un premier pied de nez à Donald Trump, qui espérait l’émergence d’une figure plus conciliante, susceptible de signer une capitulation, sur le modèle vénézuélien.
Autre déconvenue pour le locataire de la Maison Blanche et pour le chef du gouvernement israélien : la population iranienne, à qui ils ne cessent d’enjoindre de descendre dans la rue, ne se mobilise pas, du moins à ce stade. Et pour cause : les milices bassidji, chevilles ouvrières de la répression politique, continuent de quadriller les grandes villes, même si leurs casernes et leurs checkpoints commencent à être frappés. Enfin, troisième accroc dans le plan Trump-Nétanyahou, les tirs de missiles et de drones sur les pétromonarchies se poursuivent, en dépit des milliers de frappes ayant visé les installations militaires iraniennes.
Abdolrasool Divsallar, spécialiste des questions de sécurité et professeur à l’Université catholique de Milan (Italie), attribue l’endurance de la République islamique à sa « stratégie de défense en mosaïque ». Cette doctrine repose sur un système de commandement et de contrôle décentralisé, pensé pour que les unités militaires puissent continuer d’opérer, à l’échelon local et régional, même si le fonctionnement au sommet est perturbé. Ce modèle a tiré les leçons de la débandade de l’armée régulière irakienne, en 2003, face aux troupes américaines.
A partir de cette année-là, et plus encore après les manifestations massives de 2009 contre la réélection contestée de l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, chaque commandant provincial s’est vu doter d’une grande autonomie de décision en cas de crise. Selon Hamidreza Azizi, chercheur à la Stiftung Wissenschaft und Politik à Berlin, « cette autonomie a encore été renforcée après la guerre de juin 2025 [“guerre de douze jours” lancée par Israël], permettant aux forces locales d’agir plus rapidement sans attendre l’autorisation immédiate du commandement central ».
La résilience du Hezbollah
L’autre atout de l’armée iranienne est ses drones Shahed-136. Lancés par milliers depuis deux semaines au-dessus des eaux du Golfe, ces engins ont frappé non seulement des sites militaires, mais aussi des infrastructures civiles comme des raffineries, des centrales électriques, des aéroports, des hôtels et des navires. Même si la plupart ont été détruits en vol, les quelques attaques réussies, à Dubaï, à Abou Dhabi ou à Koweït, ont suffi à ébranler la réputation de stabilité des cités-Etats du Golfe, qui servent de coffre-fort à une part non négligeable de la richesse mondiale.
L’inquiétude est d’autant plus forte dans la péninsule Arabique que ces drones ont un rapport coût-rentabilité imbattable. Dans un article, publié le 11 mars par la revue d’économie politique en ligne Phenomenal World, le chercheur iranien Esfandyar Batmanghelidj soutient qu’en raison de coûts industriels faibles et de la dévaluation de la monnaie locale la fabrication de ces appareils n’excède pas 7 000 dollars (6 120 euros) pièce. Une misère en comparaison des missiles américains ou français utilisés pour les abattre, valant plusieurs millions de dollars, dont les réserves ne sont pas extensibles à l’infini.
Sur le front libanais, la résilience dont a fait preuve jusque-là le Hezbollah, source d’étonnement pour les stratèges israéliens, s’explique par le travail de restructuration de l’aile militaire, menée par les gardiens de la révolution iraniens, depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Selon Nicholas Blanford, analyste au cercle de réflexion Atlantic Council, l’organisation s’est reconstituée autour d’une force de 30 000 hommes, rationalisée pour réduire les interférences et les brèches de sécurité.
Ses unités d’élite, la force Radwan, se sont redéployées dans le sud du Liban face à l’avancée au sol des Israéliens. Elles opèrent par petits groupes, de façon décentralisée, en évitant les moyens de communication électroniques. « Ils ont recours aux mêmes tactiques que dans les guerres précédentes : des frappes ciblées sur les localités du nord d’Israël et contre des cibles militaires et industrielles. Mais ils sont davantage engagés à combattre les Israéliens sur le terrain, revenant aux tactiques de guérilla des années 1990 », note M. Blanford
Le Hezbollah cherche à rationner ses stocks de missiles et de roquettes – estimés à 20 000 par les médias israéliens –, car il a perdu ses lignes d’approvisionnement avec l’Iran depuis la chute du régime syrien en décembre 2024. Comme son parrain iranien, il s’appuie beaucoup sur les drones, qu’il produit localement. Si ces frappes sont moins meurtrières côté israélien qu’en 2024 – seuls deux soldats ont été tués –, « la stratégie est de maintenir les Israéliens sur le qui-vive », explique M. Blanford.
Alors que nombre d’observateurs ont interprété le choix de la milice d’entrer en guerre, après les premières frappes américano-israéliennes sur l’Iran, comme une forme de hara-kiri, le Hezbollah a le « sentiment qu’il peut relever la tête et laver l’affront de 2024. Il tente une forme de va-tout », souligne un diplomate occidental. L’occupation d’une partie du Liban sud, conséquence quasi inévitable de cette bataille, pourrait « contribuer à raviver la composante résistance de l’identité du Hezbollah », relève, pour sa part, Michael Young, un expert affilié au centre de réflexion Carnegie.
En Iran, les partisans de la République islamique sont galvanisés par un sentiment similaire, celui d’être engagé dans une lutte existentielle, le combat de leur vie. D’où la forte affluence enregistrée aux rassemblements organisés en hommage à Ali Khamenei et aux commandants tués. Un fin connaisseur du régime résume l’état d’esprit qui prévaut dans ces cercles : « Il y a quarante ans, la guerre Iran-Irak [1980-1988] a offert au régime des martyrs qu’il continue d’utiliser encore aujourd’hui. Imaginez combien de temps les militaires et les officiels iraniens tués depuis le 28 février pourraient alimenter le récit du pouvoir. »
Selon cette source, la probabilité d’un recul de la direction iranienne est quasi nulle : « Reculer maintenant signifierait une mort certaine. » Dans cette logique, explique encore celle-ci, la priorité est de rétablir une forme d’équilibre des forces : « Les Iraniens doivent d’abord parvenir à une forme de parité en imposant un coût très élevé à leurs adversaires », ce qui leur garantirait qu’en cas de cessez-le-feu les frappes israéliennes ne se poursuivent pas, comme cela a été le cas au Liban.
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