Eugénisme et savants fous : l’histoire controversée de la banque de sperme réservée aux lauréats du prix Nobel

Fondé en 1980 par Robert Klark Graham, le «Repository for Germinal Choice» visait à récolter un patrimoine génétique d'exception afin de concevoir des «superbébés». Il a fermé ses portes près de deux décennies plus tard sur fond de scandale éthique.

Slate – Le testament d’Alfred Nobel est on ne peut plus clair : les futurs détenteurs du prix qui portera son nom devront être puisés parmi ceux ayant apporté «le plus grand bénéfice à l’humanité» au cours de l’année écoulée. Hélas, les choix de l’Académie royale des sciences de Suède (qui décerne les prix Nobel de physique, de chimie et d’économie) et de l’Institut Karolinska (physiologie ou médecine) allaient parfois se porter sur des scientifiques appelés à faire l’exact opposé.

Prenez le chirurgien portugais Egas Moniz, colauréat du prix Nobel de médecine en 1949 : il a été récompensé pour l’invention d’une procédure chirurgicale désastreuse, la lobotomie, abandonnée quelques années plus tard, après que des milliers de patients ont été transformés en zombies apathiques. Ou encore Fritz Haber, scientifique allemand honoré du prix Nobel de chimie en 1918, dont les travaux sur la synthèse de l’ammoniac –initialement destinés à favoriser les rendements agricoles– ont démocratisé les gaz de combat dans les tranchées.

Félicité en 1956 par l’Académie royale des sciences de Suède pour avoir codéveloppé la technologie du transistor, le physicien américain William B. Shockley est un autre de ces savants fous. Doué d’une intelligence redoutable, ce précurseur de l’informatique sème en Californie les germes de la Silicon Valley. Mais ses instincts de disruption sont gâchés par des prises de position ouvertement racistes: il affirme publiquement, tout au long des années 1960, que les Afro-Américains sont moins intelligents que les Blancs et entend le prouver scientifiquement.

Les génies eugénistes

Fraîchement auréolé de son prix Nobel de physique, William Shockley se désole du supposé déclin de l’intelligence de ses contemporains. Selon lui, la sélection génétique est la seule solution pour empêcher l’humanité de sombrer. Il appelle tous les individus dont le quotient intellectuel (QI) est inférieur à 100 à participer à un programme de stérilisation (les volontaires recevraient 1.000 dollars par point de QI en dessous du seuil). En outre, convaincu que ses gènes sont meilleurs que la moyenne, il confie son sperme au Repository for Germinal Choice («Répertoire pour le choix germinal»), qui vient d’ouvrir à Escondido, en Californie.

Cet établissement, dont les opérations commencent officiellement au début des années 1980, est baptisé en l’honneur de Hermann J. Muller –un généticien américain, lui-même lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1946, qui en aurait émis l’idée. Ce n’est alors qu’un bunker conservant des échantillons de sperme dans de l’azote liquide. Si la presse l’a rapidement surnommé «la banque de sperme des prix Nobel», c’est parce que son fondateur, Robert Klark Graham, s’est mis en tête de réserver ce privilège à l’élite scientifique de la nation, s’étant adressé à une douzaine de lauréats du prix Nobel afin d’obtenir une «matière première» de premier ordre. Hélas pour lui, seuls trois ont accepté et William Shockley sera le seul à le faire publiquement.

Rapidement ébruité par la presse, le projet teinté d’eugénisme nazi refroidit les volontaires (en dépit de ses convictions, William Shockley ne fera aucun autre dépôt). Robert K. Graham élargit donc son échantillon type, autorisant d’autres profils à contribuer. «Même si nous disposions [du sperme d’Albert] Einstein, il serait imprudent d’espérer produire des Einstein, admet l’intéressé en 1982. Les chances que cela arrive sont infimes. Mais nous produirions probablement de bonnes personnes.» À la même époque, on peut le voir arpenter les campus des grandes universités californiennes à la recherche de donneurs…

 

Qui consent à donner sa précieuse semence? «La banque [de sperme] affirme détenir dans son réfrigérateur les dépôts de scientifiques renommés, de personnalités ayant réussi dans le monde des affaires et d’au moins un athlète olympique, rapporte un journaliste en novembre 1989. Près de 100 bébés ont été conçus. […] Les couples qui souhaitent obtenir du sperme doivent être mariés et prouver qu’ils sont des personnes accomplies et compétentes.» Ils doivent également être hétérosexuels.

Deux centaines de bébés en près de vingt ans

Si les donneurs se font de plus en plus rares, ce n’est pas le cas des demandeuses, qui sont plusieurs centaines à obtenir des flacons du «sperme de génie» collecté par Robert K. Graham. Pas nécessairement pour obtenir des bébés plus intelligents que la moyenne, mais simplement parce que le service, gratuit et discret (la semence est envoyée par pli postal), est une option tentante pour les couples infertiles et les quadras en mal d’enfant. Sans surprise, tous les donneurs comme les bénéficiaires du programme sont caucasiens.

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Nicolas Méra – Édité par Émile Vaizand

 

 

Source : Slate (France)

 

 

 

 

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