Et si l’Afrique retrouvait sa propre voix ? : Réflexion sur la dépendance intellectuelle et la souveraineté de la pensée

Le PaysDans cette tribune, l’écrivain, essayiste et éditeur Mamadou Bamba Tall soutient que le principal défi de l’Afrique n’est pas seulement économique ou politique : il est aussi intellectuel. Selon lui, le continent peine encore à produire et à valoriser son propre récit, prisonnier d’une dépendance qui le conduit souvent à chercher sa légitimité dans le regard extérieur. Il plaide ainsi pour une véritable souveraineté de la pensée comme condition d’une renaissance africaine durable.

Il existe une forme de dépendance dont on parle rarement parce qu’elle ne se voit pas. Elle ne figure dans aucun rapport économique. Elle n’apparaît dans aucune statistique de la pauvreté. Pourtant, elle freine silencieusement toute ambition de renaissance africaine : la dépendance intellectuelle.

Le mauvais diagnostic

Pendant longtemps, nous avons cru que le problème fondamental de l’Afrique était économique. D’autres ont pensé qu’il était politique. Certains ont désigné la colonisation, d’autres la corruption, la géographie ou les guerres. Toutes ces lectures contiennent une part de vérité. Aucune n’est fausse. Mais aucune n’est suffisante. Quelque chose d’essentiel manque dans ces diagnostics. Quelque chose de plus ancien et de plus tenace que la dette extérieure ou l’instabilité politique. À force d’observer l’Afrique et les Africains, d’écouter ses intellectuels et ses dirigeants, de lire ses écrivains et ses polémistes, j’en suis arrivé à une conviction simple :

Notre faiblesse la plus profonde est souvent intellectuelle.

Non pas que l’Afrique manque de penseurs. Elle en regorge. Non pas qu’elle manque de talent ou d’intelligence. L’histoire en témoigne. Mais trop souvent, nous regardons le monde à travers les yeux des autres. Nous analysons nos réalités avec les concepts des autres. Nous attendons des autres qu’ils racontent notre histoire. Et parfois, et c’est là le plus troublant, nous attendons des autres qu’ils nous disent ce que nous devons penser de nous-mêmes.

Parler la langue de l’autre, c’est une chose. Lui emprunter la bouche en est une autre.

Dans mon Manifeste pour une Afrique qui pense et agit par elle-même, j’ai écrit une phrase qui résume à elle seule une partie du problème : « L’Africain parle avec la langue de l’autre, mais il lui emprunte en plus la bouche pour parler. » Cette distinction est fondamentale.


Parler la langue de l’autre n’est pas en soi une faiblesse. Les langues sont des outils. Elles voyagent. Elles se partagent. Le français, l’anglais ou le portugais sont devenus des véhicules de la pensée africaine, et rien n’interdit de les habiter pleinement, de les retourner ou de les enrichir.

Mais parler avec la bouche de l’autre est une tout autre affaire. C’est accepter que quelqu’un d’autre définisse nos priorités. C’est attendre que d’autres racontent nos réussites. C’est croire qu’une idée n’a de valeur que lorsqu’elle reçoit un tampon venu d’ailleurs.

Regardons ce qui se passe dans le domaine de l’édition : combien d’auteurs africains croient encore qu’ils n’existent réellement qu’après avoir été publiés à Paris ou à Londres ?


Regardons les médias : combien d’événements africains ne deviennent importants à nos propres yeux qu’après avoir été commentés à Washington ou à Bruxelles ?


Regardons la recherche : combien de travaux intellectuels produits sur le continent restent ignorés tant qu’ils ne sont pas validés par des institutions étrangères ? Nous avons parfois développé ce réflexe dangereux : chercher notre propre reflet dans le regard des autres.

Ce que cela révèle de nous

Cette dépendance n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une longue histoire, coloniale puis postcoloniale, qui a méthodiquement dévalorisé les institutions africaines, les savoirs africains et les langues africaines.

On ne traverse pas plusieurs siècles d’effacement sans en porter les cicatrices. Mais le diagnostic honnête impose d’aller plus loin. Parce que la colonisation a pris fin. Parce que les générations qui l’ont subie directement ont passé le relais. Et parce qu’aujourd’hui, une part de cette dépendance est entretenue non plus par des puissances extérieures, mais par des élites africaines elles-mêmes, intellectuels, dirigeants, créateurs, qui ont parfois intériorisé le regard de l’autre au point de ne plus pouvoir s’en passer. C’est cette réalité-là, inconfortable mais nécessaire, que j’ai voulu nommer.

Une civilisation commence à exister pleinement lorsqu’elle produit son propre récit

Il ne s’agit pas de fermeture. Il ne s’agit pas de repli identitaire ni de méfiance systématique à l’égard du monde extérieur. L’Afrique a toujours dialogué avec le monde. Elle l’a nourri. Elle en a été nourrie. Ce dialogue est une richesse. Mais dialoguer ne signifie pas s’effacer. Coopérer ne signifie pas s’agenouiller. S’ouvrir ne signifie pas disparaître.

Une civilisation commence à exister pleinement lorsqu’elle produit son propre récit. Lorsqu’elle crée ses propres institutions. Lorsqu’elle valorise ses propres penseurs. Lorsqu’elle accepte de se regarder elle-même sans attendre une permission extérieure. Ce n’est pas de l’arrogance. C’est de la maturité.

La vraie question

Peut-être que la question décisive pour l’Afrique du XXIe siècle n’est pas seulement de savoir comment produire davantage, exporter davantage ou croître davantage.


Peut-être est-elle plus fondamentale :

Sommes-nous prêts à penser davantage par nous-mêmes ?

Car aucun peuple ne peut durablement transformer son destin lorsqu’il continue de se regarder dans le miroir des autres. C’est à cette question que j’ai consacré Manifeste pour une Afrique qui pense et agit par elle-même. Le livre est disponible chez Les Éditions AFROQUÉBEC et sur Amazon. Il sera prochainement accessible gratuitement en téléchargement pour les lecteurs qui souhaitent poursuivre cette réflexion.

 

 

Mamadou Bamba Tall
Écrivain, essayiste et éditeur
Fondateur des Éditions AFROQUÉBEC

 

 

 

Source : Le Pays (Burkina Faso) – Le 08 juin 2026

 

 

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