En trente ans, l’eldorado chinois s’est transformé en piège pour l’industrie européenne

Le Monde – Décryptage – « Comment la Chine dévore l’Europe » (1/4). En quelques décennies, la Chine est passée d’atelier du monde à rival technologique majeur pour les Européens. Ces derniers, qui imaginaient profiter de son vaste marché intérieur, ont sous-estimé la capacité d’innovation du pays.

Le 9 février, le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan sonne l’alerte : le « rouleau compresseur » chinois, dit-il, est en train d’écraser l’industrie européenne, notamment française et allemande. Dans son rapport, l’organisme public rattaché à Matignon décrit une puissance chinoise qui, en quelques années, est parvenue à dépasser la plupart des poids lourds industriels occidentaux.

Pékin ne concurrence plus seulement les industries traditionnelles à forte main-d’œuvre comme par le passé (textile, biens de consommation bas de gamme, etc.) : la deuxième puissance économique mondiale, derrière les Etats-Unis, s’impose désormais dans les secteurs d’innovation et les productions à haute valeur ajoutée comme l’intelligence artificielle, la transition énergétique ou la défense. « Tous les secteurs industriels soulignent un rattrapage, voire un dépassement technologique rapide, y compris dans des domaines historiquement dominés par l’Europe (chimie, robotique, nucléaire, machines-outils) », explique le rapport coécrit par Thomas Grjebine, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales.

En quelques décennies, nous sommes donc passés du « fabriqué en Chine » au « inventé en Chine ». Et les marques chinoises sont devenues de nouveaux standards mondiaux dans les voitures électriques (BYD, Geely) mais aussi dans les smartphones (Huawei) ou le commerce en ligne (Alibaba, Shein, Temu). Dans la plupart des secteurs, les écarts de coûts de production entre le géant asiatique et les pays européens sont sans appel, « en moyenne compris entre 30 % et 40 %, et [ils peuvent] dépasser 60 % dans certains segments », précise le Haut-Commissariat.

Impossible de rivaliser : « Ni la montée en gamme, ni les gains de productivité, ni les ajustements organisationnels ne peuvent compenser durablement de tels écarts », indique encore le rapport. Pas d’autre choix donc, selon ces experts, que de « changer de logiciel » pour l’Union européenne attachée au libre-échange, et de mettre en place, à l’instar de l’Amérique trumpiste, « l’équivalent d’un droit de douane généralisé de l’ordre de 30 % » contre les exportations chinoises, tous secteurs confondus. Une solution jusqu’au-boutiste qui ne fait pas l’unanimité parmi les gouvernements européens même si la plupart, comme les acteurs industriels, partagent l’inquiétude et le diagnostic.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment est-on passé, en quelques décennies, d’une Chine atelier du monde, où les pays occidentaux ont délocalisé leurs usines pour produire à bas coût et à la chaîne, à une Chine « menace systémique » pour l’avenir de la compétitivité européenne, pour reprendre les termes du rapport Draghi publié en septembre 2024 ? Les pays européens ont-ils été naïfs en pensant que commercer avec la Chine serait une relation gagnante pour tous, et surtout pour eux ? Ont-ils fait preuve de mépris, certains que les Chinois ne parviendraient jamais à monter en gamme et à les rattraper, oubliant que ce vieil empire fut le berceau historique des « quatre techniques » (la boussole, la poudre, le papier et l’imprimerie) ? Ou bien ont-ils été complices, en livrant leur savoir-faire à leurs partenaires commerciaux asiatiques en échange de gains de productivité colossaux et d’un marché potentiel d’un milliard de consommateurs ?

 

La question agite les débats depuis longtemps. « Jusqu’où ira la montée en gamme des entreprises chinoises ? », s’interrogeaient déjà, en 2014, l’Ecole des mines et l’Ecole de Paris du management, lors d’un colloque, soulignant alors que « la Chine a aujourd’hui la capacité d’assembler, de développer et de produire massivement à peu près tous les types de biens de l’économie ». Dès 2012, Arnaud Montebourg, alors jeune ministre du redressement productif et promoteur de la « démondialisation », dénonçait « la naïveté grotesque » des Européens face aux Chinois. Quatorze ans plus tard, devenu entrepreneur et chantre du Made in France, le même regrette que « nous soyons devenus les vassaux industriels de la Chine ».

Adhésion à l’OMC

Parmi les raisons de ce choc, les partenariats noués entre les groupes étrangers et chinois. Promues dès la fin des années 1970 par le président Deng Xiaoping, le père du miracle économique chinois, ces sociétés communes en joint-venture à 50-50, imposées par Pékin aux entreprises européennes et américaines désireuses d’accéder à son marché, ont apporté aux Chinois le partage des technologies, des ouvertures d’usines sur place et la formation du personnel local. Elles leur ont aussi permis de « s’inspirer » des acquis étrangers car, avant d’innover, les Chinois ont d’abord beaucoup copié, adeptes du reverse engineering, méthode qui consiste à démonter les produits pour en reproduire les composants. « Nous leur avons donné nos plans », affirme Olivier Lluansi, enseignant au Conservatoire national des arts et métiers et ancien conseiller industrie de François Hollande à l’Elysée de 2012 à 2014.

Depuis une quarantaine d’années, des partenariats ont été signés par des grands groupes dans l’énergie (EDF, Suez), les transports (Alstom), l’agroalimentaire (Lesaffre, Danone), l’automobile (Renault, Stellantis) ou l’aviation (Airbus). Mais les débuts n’ont pas toujours été évidents. Le premier joint-venture, créé en 1985 par Peugeot avec la société Dongfeng dans la province de Guangzhou pour assembler des modèles 504 et 505, a même déçu les Chinois. La technologie française était jugée obsolète, la formation et les transferts de technologie insuffisants. Il a finalement été dissous au début des années 1990.

Une autre coentreprise entre Citroën et Dongfeng à Wuhan, dans la province du Hubei, a pris le relais en 1992. Mais là aussi, les ingénieurs chinois ont déploré leurs relations avec les vieux routiers de l’expatriation envoyés par la marque au chevron, jugés trop peu à l’écoute de leurs interlocuteurs locaux. « Les Chinois n’avaient qu’une envie : voler de leurs propres ailes et faire tout seuls. Lorsqu’ils venaient en France, ils étaient extrêmement curieux, fascinés par les technologies de pointe. Ils voulaient tous prendre le TGV », se souvient, sous le couvert de l’anonymat, une ancienne cadre de Stellantis, qui a quitté le secteur. En s’inspirant à la fois des technologies d’Alstom, de Siemens et du Shinkansen (le système de trains à grande vitesse japonais), ils ont désormais des trains plus rapides. Ils ont surtout un géant, CRCC (Chinal Railway Rolling Stock Corporation), né de la fusion de deux entreprises étatiques en 2015, et sont devenus le premier exportateur mondial de matériel ferroviaire.

L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, après quinze longues années de négociation avec les Etats-Unis et l’Union européenne, a été l’autre clé du rattrapage chinois. Les Occidentaux y ont vu un moyen d’accéder à l’eldorado chinois et de faire converger l’économie de Pékin vers l’économie de marché. Vingt-cinq ans plus tard, le constat est cruel : la Chine a su tirer profit des règles de l’OMC pour dépasser les autres puissances et le rapport de force avec l’Occident s’est inversé. L’adhésion chinoise à l’OMC est réputée avoir coûté près de 300 000 emplois à la France, dont un tiers dans l’industrie, selon les estimations des économistes. Pékin n’a pas suivi la trajectoire imaginée à l’époque par Washington ou Bruxelles. Aujourd’hui, son économie dopée aux subventions domine le monde et l’OMC est paralysée.

« Rétrospectivement, on aurait dû être plus attentifs sur l’encadrement des subventions. On savait bien que la Chine allait se développer, mais personne n’imaginait que ce serait à un tel rythme », reconnaît Pascal Lamy, commissaire européen pour le commerce de 1999 à 2004 puis directeur général de l’OMC de 2005 à 2013, aux premières loges des négociations avec Pékin. Si l’ancien bas droit de Jacques Delors à la Commission européenne admet une forme de légèreté occidentale, il refuse néanmoins qu’on réécrive l’histoire.

« Aujourd’hui, on dit volontiers que l’Occident est perdant face à la Chine, mais pendant de nombreuses années, il a été gagnant et en a beaucoup profité. Les pays de l’OMC, à commencer par les Etats-Unis et l’Europe, ont eu accès au marché chinois pour leurs industries automobiles, aéronautiques, agroalimentaires, etc. », tient-il à rappeler. Au-delà des seuls industriels, l’ouverture au marché chinois a également permis aux économies occidentales de juguler l’inflation dans leurs pays, grâce à l’importation de produits bon marché qui ont dopé le pouvoir d’achat des consommateurs.

« Une puissance née dans l’export »

Louis Gallois a lui aussi vécu en première ligne cette période d’ultradynamisme : ancien PDG de la SNCF (de 1996 à 2006) puis directeur d’Airbus Group (de 2007 à 2012), il a présidé le conseil de surveillance de PSA de 2014 à 2021. « On a peut-être accéléré le développement de la Chine dans tel ou tel domaine grâce aux transferts de technologie, mais à partir du moment où on voulait vendre, on était bien obligés de se plier à certaines de leurs demandes », résume-t-il. Avec le recul, l’ancien haut fonctionnaire note une forme d’idéalisme des Américains et des Européens : « Ils étaient engagés dans la mondialisation heureuse et pensaient que la Chine serait un partenaire parmi d’autres, que son entrée dans l’OMC allait l’aligner sur nos standards avec le respect des normes de sécurité, de santé, de pollution, etc. Cela n’a pas été le cas. »

Mais le réveil chinois aurait été le même, affirme-t-il, avec ou sans l’aide des pays étrangers. « Les Chinois travaillent, ils ont du talent, des niveaux de qualité, de prix, de technologie et d’innovation tout à fait exceptionnels. Le nombre d’ingénieurs formés chaque année en Chine est gigantesque et le pouvoir central a su anticiper et planifier de manière extrêmement efficace », explique-t-il.

 

Les Chinois ont appris des Français, puis ils ont continué seuls la construction de leur parc nucléaire. Souvent en maintenant les contrats avec des fournisseurs français qui avaient suivi EDF et créé des filiales en Chine. Après la catastrophe de Fukushima en 2011 qui a plongé le secteur dans une période d’incertitude, la Chine est repartie plus vite que l’Europe. « Si naïveté il y a eu, elle était à Paris où l’on a sous-estimé la capacité des ingénieurs chinois », note Sven Forest, aujourd’hui retraité.

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Source : Le Monde

 

 

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