– Beaucoup de Mauritaniens connaissent son nom. Il y a une vingtaine d’années, Khadim Ould Semane était l’ennemi public numéro un. Mais son visage a changé : il a pris de l’âge, et sa barbe brune est devenue rousse. Incarcéré depuis 2008, le militant djihadiste désormais quinquagénaire a été libéré à la faveur d’une grâce présidentielle, en même temps que huit autres détenus, le 19 juin.
L’ancien chef d’Ansar Allah al Mourabitoune vi biladi Chinguitt (les « partisans almoravides d’Allah du pays de Chinguetti »), groupe lié à Al-Qaida, cerveau d’une attaque contre l’ambassade d’Israël, en 2008, au cours de laquelle un policier avait été tué, avait été condamné à mort, en 2010, pour des faits de terrorisme. Les autres personnes libérées le 19 juin sont toutes, elles aussi, liées à des groupes salafistes ou ont publiquement encouragé des actions djihadistes.
Les autorités comme les djihadistes libérés sont, depuis, restés discrets. C’est la première fois depuis 2022 que Nouakchott libère des prisonniers salafistes. « L’Etat ne procède pas dans l’empressement. Mais c’est la preuve qu’il compte toujours sur le dialogue pour gérer le risque sécuritaire », explique l’analyste indépendant, spécialisé dans le terrorisme djihadiste, Baba Adou, chercheur à l’université de Floride.
La politique de la main tendue aux prisonniers djihadistes remonte à 2010. La Mauritanie faisait alors face au terrorisme, avec une première attaque d’une caserne, causant la mort de 15 soldats, en 2005. « Tout en décidant d’augmenter les moyens dévolus à l’armée, le pouvoir a ouvert la porte au repentir de certains condamnés, si ces derniers s’engageaient à renier certaines de leurs idées », rappelle un ancien conseiller à la présidence, sous le couvert de l’anonymat.
« Pacte de non-agression »
En 2010, Nouakchott libère ainsi un premier groupe de 35 détenus. Une politique devenue un label : alhiwar, « le dialogue ». Mais l’avènement de l’organisation Etat islamique freine le processus. Dans les prisons, le groupe terroriste galvanise les radicaux et, du côté des autorités, on craint des ralliements.
« Après plus d’une décennie, les autorités ont repris cette politique, qui semble avoir porté ses fruits. Sur tous les prisonniers libérés en 2010 et 2022, il n’y a eu qu’une ou deux récidives. Et, depuis 2011, aucune attaque d’envergure n’a eu lieu sur le territoire », explique l’ancien conseiller présidentiel.
« Des documents internes à Al-Qaida, déclassifiés par l’administration américaine [datés de 2010 et révélés en 2016] soulignaient que la branche régionale de l’organisation et le pouvoir avaient conclu une sorte de pacte de non-agression vers 2010. Aussi, l’ouverture d’un front au Mali a poussé des Mauritaniens favorables au djihad à se rendre dans ce pays voisin », rappelle un chercheur, qui souhaite également garder l’anonymat.
Pour Nouakchott, gagner une figure du djihadisme comme Khadim Ould Semane à la paix civile n’allait pas de soi. « Il avait refusé par le passé de dialoguer. C’est un dur, qui peut montrer l’exemple à d’autres. D’autres libérations sont à prévoir dans les temps à venir », explique la même source.
« Efficacité du dialogue »
Depuis plusieurs mois, des oulémas, réunis au sein de la « commission chargée du dialogue avec les détenus pour fanatisme et extrémisme », discutaient avec un groupe de volontaires, dans les prisons de Nouakchott et de Nbeïka, dans le centre du pays. Parmi eux figurait Mahfouz Ould Al-Walid, plus connu sous le nom d’Abou Hafs Al-Mouritani, un ancien conseiller d’Oussama Ben Laden et théoricien important au sein d’Al-Qaida.
Au centre des échanges : le djihad, l’encadrement et la légitimité de celui-ci, ou encore l’histoire des grands califes. Un « dialogue doctrinal profond », selon un communiqué de la présidence, afin que les condamnés « reconsidèrent leurs convictions et expriment leur repentir ». Les militaires et le ministère de l’intérieur ont veillé sur le processus. Ce sont eux qui ont le dernier mot concernant les libérations, a expliqué à la presse mauritanienne le président de la commission des oulémas.
« L’idée a aussi ses détracteurs, observe toutefois le journaliste Isselmou Moustapha. Il y a des débats dans la société sur l’opportunité de libérer des personnes impliquées dans des groupes très actifs et dangereux, comme Khadim Ould Semane. Mais le président mauritanien, Mohamed Ould Ghazouani, qui doit accorder à la fin sa grâce présidentielle aux détenus concernés, croit à l’efficacité du dialogue », ajoute-t-il.
L’expérience mauritanienne peut-elle être appliquée ailleurs ? « D’autres pays adoptent des démarches similaires, mais ça ne se prête pas à tous les contextes. Il ne faut pas oublier que le pays est très conservateur. Tant qu’ils reviennent à la paix, les anciens terroristes peuvent conserver des positions salafistes, même dures. Leur réinsertion est facilitée par cela », estime Baba Adou.
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