En Iran, après la répression, un état de sidération collective

Même si Internet reste l’essentiel du temps coupé, quelques brèches permettent à la population de mesurer la violence sans précédent qui s’est abattue sur les manifestants : dizaines de milliers de morts, arrestations massives, hôpitaux surveillés, prisons saturées.

Le Monde – « De la poussière de mort partout. » Dans la parole des Iraniennes et des Iraniens, cette expression persane revient sans cesse pour décrire l’atmosphère qui règne dans le pays après la répression sanglante de la dernière vague de contestation. Elle traduit un sentiment d’abattement, une lourdeur étouffante, comme si toute vie, tout élan, avaient été écrasés. Internet reste coupé, l’essentiel du temps, depuis le 8 janvier, date de manifestations de masse contre la République islamique auxquelles le pouvoir a répondu en tirant à balles réelles sur les protestataires.

Ces derniers jours, des failles techniques ont toutefois permis à un nombre croissant d’Iraniens de se connecter brièvement à Internet, grâce à des VPN, leur permettant de mesurer l’ampleur de la répression menée par le régime iranien, sans commune mesure avec les vagues précédentes.

« Je ne contrôle absolument pas mon état psychologique. Je vais vraiment très mal depuis que j’ai vu les photos et les vidéos des corps inanimés dans différentes morgues et les visages des jeunes tués ces derniers jours, a écrit au Monde, lundi 26 janvier, une graphiste téhéranaise de 46 ans, qui avait manifesté dans la capitale le 8 janvier. Je n’arrive plus à m’endormir. Je vois sans cesse ces images et je comprends que c’était complètement différent de tout ce que nous avions entendu. Quel enfer ils ont créé… »

Saman, un artisan de 35 ans originaire de Chiraz (sud) qui préfère utiliser un pseudonyme, et qui a manifesté dans la capitale lors des grandes mobilisations du 8 au 11 janvier, décrit ainsi l’atmosphère : « Aujourd’hui, à Téhéran, tout le monde est endeuillé. A Chiraz aussi. Beaucoup de personnes à Téhéran ont perdu des proches. Tout le pays est sous le choc. On dirait qu’on a répandu de la poussière de mort partout. »

A Téhéran, dans le quartier défavorisé de Ghaleh Hassan Khan, situé dans le sud de la capitale, le 9 janvier, ses amis lui ont raconté avoir vu des cadavres empilés les uns sur les autres, sur le bord des rues ou sur les places, « pour que les gens voient et aient peur », raconte-t-il dans un message écrit sur Instagram. Dans ce même quartier, et ailleurs dans le pays, selon les témoignages recueillis par Le Monde, les autorités ne laissent pas les habitants publier d’avis de décès ni accrocher des tissus noirs en signe de deuil. Parfois, les familles sont obligées d’enterrer leur proche, tué lors des manifestations, dans des cimetières éloignés de leur ville, par crainte de rassemblements.

Selon Human Rights Activists News Agency (HRANA), le nombre total de morts confirmés s’élève à 6 126 personnes. Parmi elles figurent 5 777 manifestants, 86 enfants de moins de 18 ans, 214 membres des forces affiliées au pouvoir et 49 personnes non manifestantes. Plus de 17 091 décès supplémentaires sont en cours de vérification. Le régime répète inlassablement que ces morts seraient le fait de « terroristes » et de « mercenaires » travaillant pour les ennemis de l’Iran, Israël et les Etats-Unis.

« Des heures d’humiliations »

Parallèlement, le pouvoir mène une véritable chasse aux médecins et aux personnels soignants ayant pris en charge des manifestants blessés. A Qazvin, dans le centre du pays, le chirurgien Alireza Golchini a été arrêté pour avoir soigné des manifestants blessés, a rapporté, mardi 27 janvier, l’Organisation de défense des droits humains Hengaw. Avant la coupure d’Internet, le chirurgien avait publié un message sur Instagram se déclarant disponible pour traiter les Iraniens blessés lors des manifestations.

Selon HRANA, le nombre total d’arrestations a atteint 41 880 personnes. Mehdi (un prénom d’emprunt à la demande de ses proches), artisan d’une quarantaine d’années, a été arrêté chez lui le 12 janvier. A 2 h 45, il s’est réveillé en sursaut, découvrant quatre hommes penchés au-dessus de lui et de sa compagne. « Vous serez nos invités pendant quelques jours », leur ont lancé les agents du ministère du renseignement.

Menottés et les yeux bandés, Mehdi et sa compagne ont été séparés. Dans le lieu de détention – dont elle ignorait l’emplacement –, son corps se heurtait à d’autres corps, hommes et femmes confondus raconte cette dernière. « Il y avait énormément de gens où j’étais », a-t-elle confié à ses proches. Vingt-quatre heures plus tard, elle a été relâchée. « Après des heures d’humiliations et d’insultes, j’ai été contrainte de signer un document affirmant que j’étais désolée et que cela ne se reproduirait plus », a-t-elle dit. Quelques jours plus tard, Mehdi a appelé son cousin pour lui annoncer qu’il était détenu à la prison tristement célèbre d’Evin, au nord de Téhéran. Le couple, qui se déplaçait en voiture lors des manifestations, aurait été identifié à cause de la plaque d’immatriculation de leur véhicule.

Les conditions de détention se détériorent à mesure que les arrestations se multiplient. Au moins 150 femmes arrêtées en lien avec les manifestations nationales, dont une majorité de lycéennes, ont été transférées dans le quartier politique de la prison d’Adelabad, à Chiraz. Selon HRANA, ce quartier ne dispose ni de la capacité ni des infrastructures nécessaires pour accueillir un tel nombre de détenues.

« Certaines femmes ont été placées dans des cellules réservées aux détenues accusées de meurtre, de trafic de drogue, de vol », a précisé, le 24 janvier, l’agence. Le manque de nourriture est tel qu’un repas auparavant destiné à une seule détenue est désormais partagé entre quatre personnes. A Téhéran, plusieurs témoignages de proches font craindre une grave dégradation de l’état de santé des manifestants blessés incarcérés, auxquels les autorités refusent tout accès aux soins.

« Plus aucun revenu »

La coupure d’Internet continue de peser lourdement sur l’économie du pays. « Les coupures récentes provoquent chaque jour environ 500 milliards de tomans [3 millions d’euros] de pertes au cœur de l’économie numérique, et près de 5 000 milliards de tomans pour l’économie nationale », a déclaré Sattar Hashemi, ministre iranien des télécommunications. Selon lui, cela affecte « directement ou indirectement près de 10 millions de personnes », sur une population de 90 millions d’habitants.

« Mon fils de 30 ans réalise, à Téhéran, des spots publicitaires pour différentes entreprises. Depuis la coupure d’Internet, il n’a plus aucun revenu. C’est moi qui ai dû lui envoyer de l’argent, explique une Iranienne vivant en Europe. Ma sœur, paysagiste, et son mari, rénovateur de maisons, n’ont pas été payés par leurs clients non plus. C’est donc la famille de mon beau-frère, installée aux Etats-Unis, qui leur a envoyé de l’argent. »

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Propos recueillis par 

Source : Le Monde

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