– Une marée de tenues blanc, noir et rouge a envahi Meskel Square, place centrale et névralgique d’Addis-Abeba. Ce 3 octobre, venues de toute l’Oromia, la plus grande région d’Ethiopie qui entoure la capitale, des dizaines de milliers de personnes célèbrent Irreecha, le festival ancestral de la culture oromo, en musique, en danses et en chansons.
Dans la rivière qui traverse le parc non loin de là, chacun vient rendre grâce à Wakaa, dieu source de vie, pour la fin de la saison des pluies et l’arrivée du printemps. Ce culte transcende les religions chrétienne orthodoxe et musulmane, implantées en Oromia il y a déjà plusieurs siècles.
Abdii (il n’a pas souhaité donner son nom de famille), jean et tunique blanche à paillettes rouges et noires, ne manquerait l’événement pour rien au monde. « Quand j’étais petit, on faisait la fête à la maison, en famille, car il n’y avait pas de célébration publique comme celle-ci, se souvient-il. Mais, depuis la fin des années 1990, tous les ans, on est des milliers. C’est une fête très joyeuse. Dans les temps difficiles comme en ce moment, cela fait du bien d’être ensemble. » Depuis le 23 septembre, la guerre a repris dans le nord de l’Ethiopie, après une offensive d’ampleur menée par une nouvelle alliance de groupes armés. « Et puis on est fiers de montrer notre singularité, fiers de notre culture. »
Les revendications identitaires et culturelles oromo furent longtemps réprimées dans l’Ethiopie moderne, dirigée aux XIXe et XXe siècles par les élites des régions de l’Amhara et du Tigré. L’empereur Ménélik II, couronné en 1889, et ses successeurs ont imposé progressivement la langue et la culture amhariques comme modèle national éthiopien. Sous le régime communiste du Derg, après le renversement de l’empereur Haïlé Sélassié Ier en 1974, la culture oromo, comme toute autre revendication identitaire, est étouffée.
Les années 1990 desserrent légèrement l’étau : la coalition, dominée par le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), qui gouverne l’Ethiopie fédérale à partir de 1991, permet aux différentes nationalités composant le pays de promouvoir leur culture. Même si la liberté d’expression reste très restreinte, « Irreecha a connu un regain d’intérêt et est devenue un lieu de mobilisation politique bien plus visible et pertinent », écrit Serawit Bekele Debele dans son livre Locating Politics in Ethiopia’s Irreecha Ritual (« situer la politique en Ethiopie, rituel Irreecha », Brill, non traduit). Le rituel s’inscrit alors comme « un espace alternatif d’exercice politique ».
Répression sanglante en 2016
Cette dimension prendra tout son sens en 2016. Cette année-là, le 2 octobre, les célébrations coïncident avec une recrudescence des manifestations contre la coalition au pouvoir. Durant le festival à Bishoftu, ville de l’Oromia située à 40 kilomètres d’Addis-Abeba, la foule hue le gouvernement et lève les bras en forme de X, un symbole populaire des protestations oromo. Un jeune homme, nommé Gemeda Wario, saute sur la scène installée pour les célébrations, saisit un micro et scande : « A bas, à bas, Woyane ! », un terme qui désigne le TPLF. Les forces de sécurité, dépassées, tirent. D’après le Congrès fédéraliste oromo, un groupe d’opposition, plus de 678 personnes ont été tuées ce jour-là – 55 selon le gouvernement éthiopien.
Une semaine plus tard, le 9 octobre 2016, le gouvernement décrète l’état d’urgence afin de réprimer des manifestations de grande ampleur. Pour Befeqadu Hailu, défenseur des droits humains, cette édition-là « a montré comment ce festival constitue autant une plateforme politique qu’un événement culturel et religieux », souligne-t-il dans son livre Lost in Transition. Deceit and Conflict in Ethiopia (2014-2022) (National Archives and Library of Ethiopia, non traduit).
Deux ans plus tard, la nomination d’Abiy Ahmed, oromo par son père, au poste de premier ministre est un nouveau tournant pour Irreecha. « Il est vrai qu’à partir de 2018, on n’avait plus aucune crainte, on pouvait juste faire la fête et célébrer notre culture, sans se sentir contraint », se souvient Abdii.
En 2019, le festival est, pour la première fois de son histoire, organisé à Addis-Abeba. Si cette initiative est perçue, pour certains, comme une reconnaissance attendue depuis longtemps de la communauté oromo et de son patrimoine culturel, « d’autres considèrent ce soutien gouvernemental comme une manœuvre cynique (…), une instrumentalisation d’un événement culturel sacré pour s’attirer les faveurs de la population oromo », explique le rapport « La politisation des événements publics à Addis-Abeba », écrit par Dalaya Ashenafi Esayiyas pour le Rift Valley Institute, en 2025.
Sous Abiy Ahmed, Irreecha semble aussi s’éloigner de son héritage contestataire et devient assez rapidement une tribune pour le discours politique mis en avant par le pouvoir. Tout au long de ses déclarations, à chaque édition, Abiy Ahmed fait d’Irreecha un symbole de l’unité nationale, concept cher au premier ministre qu’il défend depuis son accession à la tête de l’Ethiopie. Dans son message rendu public le 2 octobre 2026, Abiy Ahmed présente Irreecha comme un symbole de renouveau national, de réconciliation et de prospérité : « Alors que nous célébrons la fête de l’Irreecha, conformément à ses valeurs, attachons-nous à l’unité », prône-t-il.
Une récupération qui ne convainc pas tout le monde. Si Abiy Ahmed a pu, du moins au début de son premier mandat, « combler le fossé entre le peuple oromo et l’Etat éthiopien », écrit le rapport du Rift Valley Institute, « les festivités d’Irreecha sont aujourd’hui devenues une tribune permettant aux militants oromo d’exprimer leurs griefs et leurs aspirations à une meilleure reconnaissance ». Comme un perpétuel recommencement.
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