En Côte d’Ivoire, les hommes politiques se ruent sur les clubs de football

Plusieurs membres du gouvernement et cadres du parti au pouvoir possèdent, président ou parrainent des clubs. Un instrument d’influence qui s’est accentué ces dernières années.

Le Monde – Entre ballon rond et pouvoir, on assiste souvent à un mélange des genres. L’intervention de Donald Trump pour obtenir l’annulation de la suspension de l’Américain Balogun avant le huitième de finale de la Coupe du monde, finalement perdu face à la Belgique (1-4), en a fourni une nouvelle illustration. En Côte d’Ivoire, cette proximité prend une autre forme : les responsables politiques se ruent sur les clubs de football, au point d’en faire un nouveau terrain d’influence. Une pratique qui s’est nettement accélérée ces dernières années.

En 2023, le vice-premier ministre et ministre de la défense, Téné Birahima Ouattara, frère cadet du président Alassane Ouattara, s’est offert l’US Tchologo. Le club était alors basé à Gagnoa, ville natale de l’ancien chef d’Etat Laurent Gbagbo, principal rival politique du président. Un choix loin d’être anodin dans un pays où le football constitue un puissant levier de popularité. Promue en Ligue 1 ivoirienne au début de la saison dernière, l’équipe est pilotée au quotidien par le sénateur du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) – le parti au pouvoir –, Bamoudien Traoré.

C’est un exemple parmi d’autres en Côte d’Ivoire. Plusieurs membres du gouvernement et cadres du parti au pouvoir possèdent, président ou parrainent des clubs. Le ministre de l’hydraulique, Amedé Kouakou, est président de l’AS Divo, ville dont il est originaire, depuis 2021. Sous sa houlette, la formation est passée de la troisième division au rang de prétendant à la montée en Ligue 1. On prête à d’autres, à l’image du ministre de la promotion de la jeunesse, Mamadou Touré, les mêmes visées.

Face à l’appétit des barons du parti au pouvoir, l’opposition ne ramasse que des miettes. Quelques personnalités, comme le député indépendant Stéphane Kipré avec le Wazy FC (Ligue 2) ou l’ancien directeur de cabinet de Laurent Gbagbo, Narcisse Kuyo Téa, à la tête du mythique club de l’Africa Sports depuis 2021, font figure d’exception.

Comment expliquer cet élan des responsables politiques pour les clubs de football ? « Cela offre une visibilité permanente comme la présence dans les médias, la capacité de mobilisation populaire et parfois une influence sur les leaders communautaires », énumère un membre influent du RHDP. Même s’il s’agit souvent de personnalités déjà en vue, ces prises de participation permettent ainsi de renforcer leur ancrage politique dans des villes ou régions où ils sont déjà implantés. « C’est devenu un véritable outil de communication, observe Lassiné Coulibaly, historien du football ivoirien. C’est un moyen très efficace de toucher la jeunesse, qui constitue une part importante de l’électorat. »

Ancré dans l’histoire du pays

Si pouvoir et football sont étroitement liés depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire, la proximité actuelle est le fruit d’une évolution progressive. Dans les années 1970, le père de la nation, Félix Houphouët-Boigny, a utilisé le ballon rond comme moteur d’unité nationale dans le cadre d’un conflit interethnique, mené par des paysans bété, dans l’ouest du pays. Afin de calmer les esprits, l’Etat finance, secrètement et massivement, le club de l’Africa Sports, fondé par des cadres bété. Il faudra attendre la décennie suivante pour que les échelons inférieurs se saisissent du phénomène.

En 1980, la jeune nation ivoirienne généralise le processus électoral comme mode de désignation des maires, jusqu’ici directement choisis par le parti unique au pouvoir. Des moyens financiers, humains et techniques sont également mis à disposition des communes. « Certains maires commencent à inscrire des dépenses destinées aux clubs de football dans leurs budgets municipaux », relate Bollou Laigret, ancien footballeur ivoirien devenu historien de ce sport. Le football devient ainsi un outil d’animation locale qui permet aux édiles de renforcer leur popularité auprès des populations.

Si les responsables politiques comprennent que le ballon rond peut servir leurs intérêts, sa structure économique demeure un frein. Les formations évoluant au plus haut niveau reposent alors essentiellement sur des soutiens privés. En clair, pour prendre une participation dans un club, il faut mettre la main à la poche.

Ainsi, au départ, seules les quatre plus grandes formations du pays – l’Asec Mimosas, l’Africa Sports, le Stade d’Abidjan et le Stella Club d’Adjamé – avaient à leur tête des personnalités politiques, souvent issues de familles influentes. « A partir de la fin des années 1990, l’arrivée de subventions accordées par la Fédération redistribue les cartes, note Lassiné Coulibaly. Cela attire davantage d’acteurs politiques, qui y voient une opportunité d’influence, sans avoir à engager des dépenses aussi importantes qu’auparavant. »

Dans ce contexte, l’élection du président de la Fédération ivoirienne de football, prévue le 15 septembre, dépasse largement le simple cadre sportif. Yacine Idriss Diallo, candidat à sa propre succession, bénéficie de puissants relais à l’intérieur de l’appareil d’Etat. Face à lui pourrait se dresser Malick Tohé, président du CO Korhogo et époux de la ministre de la culture, Françoise Remarck, dont une candidature est évoquée avec insistance. La présidence d’honneur de son club est, par ailleurs, assurée par… Fidèle Sarassoro, ministre et directeur de cabinet d’Alassane Ouattara. Un symbole de plus d’un mélange des genres pleinement assumé.

 

Source :  Le Monde

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