Afrique XXI – Derrière les attaques contre les migrantes africaines en Afrique du Sud se lit l’épuisement d’une promesse démocratique. La fin de l’apartheid a ouvert les droits politiques, mais n’a pas aboli la géographie de la pauvreté, la concentration des richesses ni la précarité des townships. C’est dans cette faille que prospère une xénophobie qui transforme les plus vulnérables en responsables d’un ordre social qu’ils subissent eux aussi.
À Kleinmond, petite ville côtière de la province du Cap-Occidental, la xénophobie n’a pas commencé par un discours politique, mais par un coup frappé à une porte. Lado Amido, migrant mozambicain venu chercher du travail en Afrique du Sud, a raconté à Reuters1 qu’une foule s’était présentée devant son domicile pour lui ordonner de partir. Ses biens ont été emportés. Lui a fui dans les montagnes avant de trouver refuge dans une salle municipale, avec d’autres migrantes mozambicaines et malawiennes.
Dans le même secteur, Michael Markson, ressortissant malawien, a également dû fuir l’habitation précaire où il vivait. Son propriétaire l’avait prévenu : s’il restait, sa vie pouvait être menacée. Autour de lui, certains manifestants étaient armés de couteaux et de bâtons. Beaucoup de ces migrantes n’étaient pas de passage. Certaines travaillaient, d’autres avaient des enfants scolarisés, d’autres encore vivaient légalement dans le pays. Mais, dans la logique de la foule, le statut administratif importe peu. Ce qui expose, c’est d’abord le fait d’être perçu comme étranger.
Dans les townships sud-africains, la colère sociale a souvent un visage : celui du migrant africain. Il peut être zimbabwéen, mozambicain, malawite, nigérian, congolais, somalien, éthiopien ou ghanéen. Il tient une petite échoppe, travaille dans le bâtiment, vend dans la rue, cherche un emploi journalier, loue une chambre précaire ou tente simplement de survivre dans l’un des pays les plus inégalitaires du monde. À intervalles réguliers, il devient la cible d’une fureur collective qui le désigne comme responsable du chômage, de la criminalité, de la saturation des services publics, de la concurrence dans le petit commerce ou de l’appauvrissement des nationaux.
Une société traversée par des fractures massives
Les violences xénophobes en Afrique du Sud ne sont pourtant pas de simples accès d’hostilité contre l’étranger. Elles expriment une crise plus profonde : celle d’un ordre post-apartheid qui a démocratisé l’État sans transformer suffisamment les structures économiques et sociales héritées de la domination raciale. Trente ans après les premières élections multiraciales de 1994, la « nation arc-en-ciel » demeure traversée par des fractures massives : chômage de masse, pauvreté urbaine, ségrégation spatiale persistante, crise du logement, services publics sous pression, insécurité quotidienne et défiance envers les institutions.
L’Afrique du Sud a changé de régime politique, mais elle n’a pas rompu avec toutes les logiques d’exclusion qui structuraient son économie. La fin de l’apartheid a ouvert l’espace civique, permis l’ascension d’une élite noire, consacré des droits politiques et redonné au pays une légitimité internationale considérable. Mais la propriété, le patrimoine, l’accès au capital, la qualité des infrastructures et la distribution effective des opportunités restent profondément inégaux. Dans les quartiers populaires, la liberté politique n’a pas toujours produit l’émancipation matérielle promise. Beaucoup de Sud-Africains pauvres ont obtenu la citoyenneté pleine sans obtenir la sécurité sociale, économique et résidentielle qui devait l’accompagner.
C’est dans cet écart entre l’espérance démocratique et la réalité sociale que prospère la xénophobie. Le migrant africain devient l’explication simple d’un désastre complexe. Il est plus visible que les mécanismes de concentration de la richesse. Il est plus accessible que les grandes entreprises, les propriétaires fonciers, les intermédiaires politiques, les réseaux de corruption ou les bénéficiaires discrets de l’ordre économique. Dans une rue pauvre, le commerçant étranger installé au coin du marché apparaît comme un concurrent immédiat. Les causes structurelles du chômage, elles, demeurent abstraites, lointaines, difficiles à nommer.
Les chiffres battent en brèche l’idée d’une invasion migratoire
La xénophobie est ainsi une politique de déplacement de la colère. Elle détourne les frustrations sociales de ceux qui possèdent vers ceux qui survivent. Elle organise une guerre entre pauvres, une concurrence brutale entre exclus, une bataille de voisinage dans laquelle le migrant africain est transformé en ennemi de proximité. La violence ne remonte pas vers les structures qui produisent la précarité ; elle descend vers les corps les plus vulnérables, ceux qui n’ont ni protection administrative solide, ni relais politiques puissants, ni capacité réelle de défense. Cette mécanique n’est pas nouvelle. Dans de nombreuses sociétés travaillées par la crise sociale, l’étranger devient le réceptacle commode des angoisses collectives. Mais le cas sud-africain a une portée particulière.
Le pays qui fut longtemps le symbole mondial de la lutte contre l’oppression raciale voit aujourd’hui des Africaines pourchasser d’autres Africaines au nom d’une préférence nationale populaire. Les États voisins qui accueillirent, soutinrent ou protégèrent les militantes anti-apartheid voient certaines de leurs ressortissantes accusées de menacer la survie économique des Sud-Africaines. La mémoire de la solidarité continentale se heurte à la brutalité des files d’attente, des logements surpeuplés, des dispensaires débordés et des emplois introuvables.
Les chiffres permettent pourtant de relativiser l’idée d’une invasion migratoire. Selon le recensement sud-africain de 2022, le pays comptait environ 2,4 millions de personnes nées à l’étranger. Rapporté à une population de plus de 60 millions d’habitants, ce chiffre reste très éloigné des représentations alarmistes qui circulent dans le débat public. En revanche, la crise sociale, elle, est massive. Statistics South Africa a évalué le chômage officiel à 32,7 % au premier trimestre 2026, avec un taux particulièrement élevé chez les jeunes de 15 à 24 ans. La rareté de l’emploi est donc bien réelle. Mais elle ne peut être sérieusement imputée à la seule présence des migrantes africaines.
Le paradoxe est d’autant plus fort que Pretoria continue de revendiquer un rôle de puissance africaine. Membre des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), actrice majeure de la Communauté de développement de l’Afrique australe, économie la plus industrialisée du continent pendant une longue période, l’Afrique du Sud aime se présenter comme l’une des voix du Sud global. Elle invoque la solidarité africaine dans les enceintes internationales, plaide pour une réforme de l’ordre mondial et entend peser sur les grands équilibres diplomatiques. Mais ce discours se fissure lorsque, dans ses villes, des migrantes africaines sont pillées, chassées ou contraintes de chercher refuge devant des bâtiments administratifs.
Des discours officiels ambigus
Le langage de l’État sud-africain reste lui-même traversé par une ambiguïté. Le président, Cyril Ramaphosa, a récemment mis en garde contre la tentation de faire des migrantes les boucs émissaires des difficultés économiques du pays. Il a reconnu la frustration des Sud-Africaines, notamment des jeunes confrontés au chômage, à l’insécurité et à la persistance des inégalités raciales. Mais il a aussi rappelé que les problèmes de l’Afrique du Sud sont d’abord des problèmes internes, qui doivent être résolus par les Sud-Africaines eux-mêmes. Dans le même temps, le ministère de l’Intérieur durcit son discours sur l’immigration irrégulière. En avril, le ministre Leon Schreiber s’est félicité de la hausse des expulsions et a appelé les personnes en situation irrégulière à quitter le pays avant d’être arrêtées et interdites de retour. Cette parole relève de la souveraineté d’un État qui entend contrôler ses frontières. Mais, dans un climat de violence, elle peut aussi être reçue comme une validation indirecte de l’idée selon laquelle l’étranger serait au cœur du désordre national.
Rodrigue Nana Ngassam est Docteur/PhD en science politique, Université de Douala, chargé d’enseignement à l’Institut Universitaire Catholique Saint-Jérôme de Douala
Source : Afrique XXI
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