– Tout se passe conformément au plan, qui n’a cessé de changer depuis le 28 février. Ainsi se résume l’allocution télévisée de Donald Trump au sujet de la guerre engagée avec Israël contre l’Iran, prononcée mercredi 1er avril. Un exercice d’autosatisfaction hors sol sur les « victoires » américaines, alors que le conflit, sans issue prévisible, menace l’économie mondiale d’une crise majeure. « Nous avons toutes les cartes, ils n’en ont aucune », a prétendu le magnat, « très proche » de « finir le boulot ». Le président américain ne s’est guère attardé sur les contacts diplomatiques timides avec Téhéran, promettant, au contraire, de frapper « très durement » l’Iran dans les « deux à trois semaines » à venir, pour le renvoyer à l’« âge de pierre ».
La guerre contre la République islamique devait être une « petite excursion », selon l’expression prisée par Donald Trump, ces dernières semaines. La hausse des prix à la pompe ? « Des fluctuations à court terme », assurait la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, le 30 mars. La réalité est autre. Les Etats-Unis se sont transformés en agent du chaos, par une opération mal conçue, à l’urgence injustifiée. Cette guerre est devenue un outil de fragmentation et de recomposition aux effets mondiaux. Plus le coût militaire, économique et politique augmente pour les deux parties – sans compter Israël –, et plus le risque d’escalade se dessine.
« Pour invoquer une défaite stratégique américaine, encore eût-il fallu qu’il y eût une stratégie au départ, note Robert Malley, enseignant à la Yale Jackson School of Global Affairs, après avoir été envoyé spécial de l’administration Biden pour l’Iran. On cherchait la chute du régime ou l’avènement d’éléments plus pragmatiques ? Ce n’est pas le cas. On pensait affaiblir l’Iran jusqu’à sa capitulation ? Ce n’est pas le cas. On pensait que Téhéran ne pourrait pas frapper nos bases et nos alliés ? Il le fait. Avec des moyens bien inférieurs, l’Iran a réussi à conduire une guerre asymétrique, ce que j’appellerais une guérilla à l’échelle internationale, quasiment sans précédent. Il a pris en otage l’économie mondiale. »
Le prix de l’essence a fortement augmenté aux Etats-Unis, alors même que les effets de la guerre ne devraient réellement intervenir qu’à la mi-avril, lorsque le pétrole circulant déjà en mer sera épuisé. L’étranglement de la circulation dans le détroit d’Ormuz – sans compter l’hypothèse d’un blocage du détroit de Bab Al-Mandab en mer Rouge par les houthistes du Yémen – était prévisible. Pourtant, il semble avoir pris de court l’administration américaine, qui cherche à déplacer la responsabilité vers les pays de la région, les Européens, mais aussi la Corée du Sud, le Japon et la Chine. « Allez chercher votre propre pétrole ! », a lancé Donald Trump sur son réseau Truth Social.
Objectifs fluctuants
On ne sait plus ce que serait une victoire, tant les objectifs ont fluctué. Le changement de régime à Téhéran a été promis, puis négligé. « On l’a eu par accident », a même clamé le président, mercredi, lors d’une réunion à la Maison Blanche. Donald Trump prétend que ce changement de régime a déjà eu lieu. Les Etats-Unis auraient à présent des contacts avec des gens « totalement différents ». Dans un message le 1er avril, Donald Trump affirmait que le « président du nouveau régime », Massoud Pezeshkian – en poste depuis juillet 2024, et sans véritable pouvoir –, avait demandé un cessez-le-feu. Affaibli mais résolu, sans incarnation indiscutable mais radicalisé, Téhéran a-t-il intérêt à une cessation des combats ?
« On pourrait juste prendre leur pétrole, se vantait le milliardaire, mercredi, lors d’un déjeuner. Mais vous savez, je ne suis pas sûr que les gens dans notre pays aient la patience [d’attendre], ce qui est malheureux. » Dans la dernière phase de la guerre menée à tâtons, les Etats-Unis envisagent des opérations terrestres. Les médias bruissent d’hypothèses : prise de l’île de Kharg, récupération de l’uranium hautement enrichi enfoui sous le site d’Ispahan… Des raids présentant un risque inouï pour les soldats américains.
On ne connaît ni la durée ni l’issue de la guerre actuelle. Mais il est déjà possible de juger sévèrement son impact pour les Etats-Unis. Il porte un coup désastreux à sa réputation, à la crédibilité de son administration, allergique à toute expertise, et, enfin, aux relations entretenues par Washington avec ses alliés, si ce statut a encore un sens. La réputation est atteinte en raison de la banalisation par la Maison Blanche de l’assassinat ciblé – à l’image de celui du Guide suprême, Ali Khamenei – et son mépris déjà bien identifié du droit international. La porte-parole, Karoline Leavitt, a expliqué que les dirigeants iraniens « ne se trouv[ai]ent plus sur la planète Terre » parce qu’ils avaient « menti aux Etats-Unis » en les « menant en bateau dans des négociations ».
Mercredi, Donald Trump a une nouvelle fois menacé de bombarder des infrastructures civiles. « S’il n’y a pas d’accord, a-t-il dit, nous allons frapper très durement et, probablement, en même temps, chacune de leurs centrales électriques. » Un tel acte, assimilable à un crime de guerre, ne serait pas inédit dans un conflit. Mais son évocation par le président américain – qui se garde bien de préciser ce que devrait couvrir un accord diplomatique – est hors norme. Le milliardaire donne l’impression de négocier avec lui-même, au fil de l’eau.
Le temps presse pour Washington
La deuxième fragilisation alarmante des Etats-Unis concerne le volet militaire. Il semble que le Pentagone ait tiré peu de leçons de quatre ans de guerre en Ukraine, notamment de l’utilisation décisive des drones par les deux camps, la Russie ayant développé un arsenal grâce aux Shahed iraniens. La destruction, le 27 mars, sur la base aérienne Prince-Sultan, d’un avion militaire E-3 Sentry, centre de commandement volant doté d’un puissant radar, a montré l’habilité iranienne à viser des points névralgiques du déploiement américain.
Mais elle met aussi en cause la protection de cet appareil, exposé au grand jour sur le tarmac, comme le furent les avions russes dans leur pays en juin 2025, détruits par les drones ukrainiens au cours de l’opération « Toile d’araignée ». Deux mois plus tard, en août, Volodymyr Zelensky était en visite à la Maison Blanche. Le président ukrainien proposait l’expertise de son pays en matière d’interception de drones, mais les Américains ne donnèrent pas suite, selon le site Axios. « C’est une affaire d’hubris », soupire un expert américain des questions de défense.
La question des stocks de munitions et d’armements se pose également. La Chine et la Russie observent avec satisfaction la façon dont l’armée américaine brûle ses cartouches, notamment les plus précieuses et essuie des pertes matérielles. Le commandement central a annoncé, mercredi, que 12 300 cibles avaient déjà été visées en Iran. Le temps presse pour les Etats-Unis. Becca Wasser, analyste des questions militaires à l’agence Bloomberg après avoir travaillé au centre de réflexion Rand Corporation, estime qu’en cas de conflit prolongé, « l’épuisement des intercepteurs de défense aérienne et des munitions avancées commencera à se faire sentir ». « Les contraintes pesant sur les stocks américains et la nécessité de les reconstituer réduiront ce qui peut être fourni aux alliés et partenaires, alors qu’il y a un besoin mondial, de l’Ukraine au Golfe », explique l’experte.
Les réserves de missiles de croisière JASSM ou Tomahawks (plus de 850 tirés, selon The Washington Post) ne peuvent être rapidement reconstituées. Il faudra sans doute des années. En outre, selon Becca Wasser, les dégâts causés aux avions de ravitaillement en vol, aux capacités de renseignement et de surveillance comme les MQ-9 ou les Awacs, ont déjà des conséquences « majeures » sur la conduite de l’opération « Fureur épique ». « Un nombre réduit de ravitailleurs peut limiter les opérations aériennes américaines, et des radars neutralisés pourraient rendre plus difficile l’interception par la défense aérienne », dit l’analyste au Monde.
L’OTAN, « une route à sens unique »
Au milieu de propos triomphalistes, Donald Trump cherche des boucs émissaires, accentuant l’isolement de Washington. Les pays européens sont attaqués en raison de leur refus de s’engager dans la sécurisation du détroit d’Ormuz, mais aussi pour les obstacles posés sur leur sol au déploiement américain. Sur la chaîne Fox News, le 31 mars, le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, a annoncé un « réexamen » de la relation avec les pays de l’OTAN, une fois la guerre conclue. « Si on a atteint un point où l’Alliance signifie qu’on ne peut utiliser ces bases [en Europe] pour défendre les intérêts américains, alors l’OTAN est une route à sens unique. L’OTAN ne signifie plus pour nous qu’avoir des troupes en Europe pour défendre l’Europe. »
Il s’agit de la menace la plus franche formulée par un officiel américain contre l’existence même de l’Alliance, au mépris de l’histoire et des missions communes hors du continent européen, à commencer par l’Afghanistan. Certes, une clause dans la loi de dépenses militaires de 2024 (après la promulgation d’une loi en 2023) interdit à tout président de retirer unilatéralement les Etats-Unis de l’OTAN sans accord du Congrès ou de majorité des deux tiers au Sénat. Mais la rupture de confiance est consommée, après la crise causée par les revendications américaines sur le Groenland.
Les pays du Golfe sont aussi maltraités. Lors d’un forum économique en Floride, fin mars, Donald Trump a moqué le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman. « Il ne pensait pas qu’il m’embrasserait les fesses », osa le magnat. Plus largement, ce dernier a tendance à considérer les pays du Golfe comme des distributeurs de billets, des clients obligés de se tourner vers Washington pour leur propre sécurité. C’est vrai en partie. Mais il est aussi possible que les investissements mirifiques promis aux Etats-Unis depuis un an fondent, en conséquence de la guerre.
Donald Trump a remercié ces pays dans son allocution. Il a aussi tenté de rassurer les Américains, au sujet du prix de l’essence. Mais il était stupéfiant de l’entendre énumérer, en conclusion, la durée des engagements militaires des Etats-Unis, de la première guerre mondiale jusqu’à l’Irak, en passant par le Vietnam. Une durée qui se comptait en années. Il n’y avait rien de rassurant à entendre le milliardaire qualifier « Fureur épique » de « vrai investissement » dans l’avenir des enfants américains.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
