Sénégal – Diomaye dou Sonko ?

Ni l'affrontement permanent ni la marginalisation réciproque ne serviraient les intérêts du pays. Une formule de cohabitation institutionnelle doit être trouvée

Seneplus  – Les masques sont-ils tombés ?

Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature et la nomination d’Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô marquent sans doute un tournant majeur dans le régime issu de la révolution de mars 2024.

Depuis plusieurs semaines déjà, des interrogations traversaient l’opinion publique. Elles portent moins sur les relations personnelles entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko que sur l’orientation politique réelle du pouvoir. Les derniers développements semblent leur donner une nouvelle actualité.

Élu sous la bannière du Pastef et porté par une promesse de rupture avec l’ordre politique, économique et diplomatique établi depuis l’indépendance, Bassirou Diomaye Faye apparaît aujourd’hui engagé dans une trajectoire différente. À mesure que s’affirme son exercice personnel du pouvoir, l’image d’un président de transition vers le « Projet » semble céder la place à celle d’un chef d’État soucieux avant tout de s’inscrire dans les continuités institutionnelles traditionnelles sénégalaises.

Dans ce contexte, le « Projet » de souveraineté politique et économique perd sa centralité au profit d’une gouvernance davantage technocratique et libérale, articulée sur les exigences des institutions financières internationales comme le FMI, la Banque mondiale et l’UEMOA.

Le Plan « Sénégal 2050 » qui ambitionne de transformer en 25 ans le pays en une nation « souveraine, juste et prospère » et le Programme de Redressement Economique et  Social «Jubbanti Koom » destiné à assainir les finances publiques et à relancer l’économie nationale en trois ans (2025-2028), paraissent désormais révolus .

Pour beaucoup de Sénégalais, une formule résume désormais le régime : « Diomaye dou Sonko ».

Une prise de distance avec le Projet ?

La nomination du nouveau chef du gouvernement constitue un premier indice. Ni Pastef ni Ousmane Sonko n’auraient été consultés à cet effet. Ce qui indiquerait que la rupture n’est pas seulement entre les deux hommes, mais avec le parti et les options idéologiques et politiques sur lesquelles le « Projet » a été bâti.

Si cette perception se confirme, elle signifierait davantage qu’un simple réaménagement institutionnel, elle traduirait une réorientation du centre de gravité du pouvoir.

Les choix diplomatiques opérés par le président entretiennent cette impression.

Des capitales occidentales aux partenaires traditionnels de la Françafrique, les déplacements et prises de position du chef de l’État ont davantage donné le sentiment d’une normalisation diplomatique que d’une remise en cause des rapports de dépendance dénoncés pendant des années par le Pastef.

Le contraste est suffisamment marqué pour susciter une interrogation de fond : le pouvoir actuel ne chercherait-t-il pas plutôt désormais à administrer le système plutôt qu’à le changer ?

Le retour du réalisme libéral

Les signaux économiques vont dans le même sens. Face aux contraintes budgétaires, à l’endettement et aux attentes des partenaires financiers, le président Bassirou Diomaye Faye semble privilégier désormais une approche fondée sur la restauration des équilibres macroéconomiques et la recherche de financements extérieurs.

Une telle orientation n’est pas en soi illégitime. Elle correspond même à la trajectoire empruntée par tous les gouvernements sénégalais depuis plusieurs décennies.

Mais elle entre en tension avec l’imaginaire politique qui avait porté le Pastef au pouvoir : celui d’une souveraineté économique renforcée, d’une remise en cause des dépendances structurelles et d’une transformation profonde du modèle de développement.

Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le gouvernement seraitcompétent ou non. Elle est de savoir s’il demeure fidèle à la promesse historique qui a suscité une adhésion populaire exceptionnelle.

La permanence du système sénégalais

Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut dépasser les personnes. Depuis Senghor, le Sénégal a connu plusieurs alternances politiques mais une remarquable continuité de son architecture fondamentale.

Chaque régime a renouvelé les élites dirigeantes, modernisé les institutions et développé son propre récit national. Pourtant, les grandes orientations économiques, diplomatiques et administratives sont restées largement inchangées, bâties sur un consensus entre élites intellectuelles, politiques, religieuses et traditionnelles.

Cette capacité d’adaptation constitue l’une des principales forces du système politique sénégalais. On pourrait parler comme Antonio Gramsci de « révolution passive » : une transformation conduite par le haut et intégrant certaines revendications populaires tout en préservant l’essentiel des rapports de pouvoir établis .

Le Sénégal a toujours fonctionné selon cette logique, de Léopold Sédar Senghor à Macky Sall. La question est désormais de savoir si le régime de Bassirou Diomaye Faye représente une rupture avec cette tradition ou son dernier avatar.

Une révolution passsive « diomayene » ?

Plusieurs indices suggèrent que le processus est déjà à l’œuvre. Le pouvoir de Bassirou Diomaye Faye construit progressivement son propre récit. Les institutions se réorganisent autour de la figure présidentielle. Les relais d’opinion se repositionnent. Les équilibres politiques se recomposent.

Pour un mouvement qui s’était défini contre le « Système », cette évolution soulève une question redoutable : à partir de quel moment la conquête de l’État se transforme-t-elle en intégration à l’État et en contre-révolution par rapport au « Projet »?

C’est probablement là que se situe aujourd’hui le véritable débat politique sénégalais.

Préserver l’essentiel

Les Sénégalais seront appelés individuellement à apporter leur réponse à cette question aux élections locales de 2027 (?) et surtout à la présidentielle de 2029 ?

Il s’agit en attendant de préserver l’essentiel : la stabilité du pays et le bon fonctionnement des institutions de la République.

Une rupture ouverte entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko constituerait en effet un risque majeur de déstabilisation pour le Sénégal.

Le président de la République ne peut et ne doit ignorer la légitimité du premier parti du pays, majoritaire à l’Assemblée nationale, qui l’a du reste porté au pouvoir.

Le Pastef et son président Ousmane Sonko, ne peuvent quant à eux ignorer la centralité institutionnelle du chef de l’État. Ni l’affrontement permanent ni la marginalisation réciproque ne serviraient les intérêts du pays.

Dans ce contexte, une coexistence politique ouverte, assumée de part et d’autre, entre le président Bassirou Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko apparaît comme une nécessité.

Une formule de cohabitation institutionnelle doit être trouvée. Elle permettrait de préserver la stabilité des institutions tout en maintenant ouvert le débat sur l’orientation du projet de transformation porté en 2024.

Même si la Constitution ne prévoit pas explicitement ce type d’arrangement institutionnel, une formule opérationnelle pourrait être trouvée à travers une médiation portée par des autorités morales et consensuelles.

Une telle démarche pourrait même permettre une participation ouverte de cadres de Pastef au gouvernement dirigé par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô.

Car au-delà des hommes, c’est bien l’avenir du « Projet », c’est-à-dire du Sénégal lui-même qui est aujourd’hui en question.

 

Alymana Bathily de Seneplus

 

 

Source : Seneplus (Sénégal) – Le 30 mai 2026

 

 

 

Suggestion Kassataya.com  :

Diomaye joue long, Sonko joue fort

 

 

 

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