Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix : « Cette nouvelle épidémie d’Ebola pourrait devenir la plus meurtrière jamais enregistrée »

En République démocratique du Congo, le virus Ebola se propage sur les ruines de la guerre, alerte le médecin qui, dans une tribune au « Monde », exhorte toutes les parties belligérantes à accepter un cessez-le-feu immédiat afin de contenir l’épidémie.

Le Monde – Pendant des décennies, j’ai soigné les communautés les plus vulnérables de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), la région où je suis né et où j’ai grandi. J’ai traité des femmes victimes de violences sexuelles, des enfants nés dans l’exil et des familles qui tentent chaque jour de survivre là où les systèmes de santé se sont depuis longtemps effondrés. Je sais à quoi ressemble l’abandon. Et je connais intimement le prix de l’indifférence. C’est pourquoi l’épidémie d’Ebola qui se propage aujourd’hui dans l’est de la RDC et en Ouganda est pour moi bien plus qu’une urgence sanitaire. C’est une nouvelle conséquence prévisible d’années de violence, de négligence et d’échec politique. Une plaie qui continue de s’infecter parce que le monde a choisi de détourner le regard.

Cette épidémie d’Ebola est la 17e à frapper la RDC, à peine cinq mois après la fin de la précédente. Au moment où j’écris ces lignes, plus de 1 200 cas d’Ebola et au moins 264 décès ont été signalés. Des chiffres sans doute largement inférieurs à la réalité. Cette variante rare du virus Ebola – la souche Bundibugyo – a circulé sans être détectée pendant au moins six semaines, en partie parce que les coupes dans l’aide au développement ont contraint les laboratoires à ne tester que la souche Zaïre, plus courante.

Seule une faible proportion des contacts connus a été retracée. Cette nouvelle épidémie pourrait devenir la plus meurtrière jamais enregistrée. Le virus s’est déjà propagé au-delà de son épicentre en Ituri, vers des provinces voisines et des grandes villes comme Kampala, la capitale ougandaise. Chaque nouveau cas ouvre une nouvelle chaîne de transmission qu’il faut retracer et isoler, et frappe une famille dont la vie est sur le point d’être brisée. Nous ne devançons pas ce virus. Nous courons derrière lui.

Appel d’urgence

L’est de la RDC n’est pas un environnement neutre où un virus serait simplement arrivé. Des décennies d’ingérences étrangères et de luttes entre groupes armés ont alimenté une méfiance profonde de la population et une désinformation galopante, avec des conséquences dévastatrices. Des centres de santé ont été détruits et des unités d’isolement incendiées. Du personnel de santé, parfois menacé, agressé, voire tué dans l’exercice de ses fonctions, continue malgré tout de risquer sa vie pour venir en aide à des communautés souvent hostiles.

Contenir une épidémie exige de la sécurité, de la confiance et un engagement communautaire durable. Or, rien de tout cela ne peut être improvisé dans l’urgence. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a eu raison de se rendre à Bunia pour superviser la réponse à l’épidémie. Il a également eu raison de dire que « nous ne pouvons pas instaurer la confiance ni isoler les malades sous les bombes ». Je m’associe à lui pour exhorter toutes les parties belligérantes à accepter un cessez-le-feu immédiat afin de contenir cette épidémie.

J’y ajoute mon propre appel d’urgence : l’aéroport de Goma doit être rouvert sans délai pour faciliter la riposte sanitaire et l’acheminement de l’aide humanitaire. Le Rwanda et l’Ouganda ont déjà fermé leurs frontières, à rebours des recommandations de l’OMS, qui avertit que ces fermetures poussent les populations à les franchir illégalement, sans aucun contrôle. Chaque jour où Goma reste fermée, le cordon vital acheminant les fournitures médicales et les équipes d’urgence se fragilise davantage. Le monde ne peut pas détourner le regard, alors que des millions de personnes sont privées d’aide.

De nombreuses épidémies d’Ebola dans cette région, dont celle de 2018-2020 en RDC, qui a tué plus de 2 000 personnes, ont été combattues à l’aide de vaccins et de traitements. Dans le cas de Bundibugyo, nous n’en avons pas. La mise en place d’un traitement viable prendra, au mieux, de six à neuf mois. La réponse à l’épidémie repose donc sur les principes fondamentaux de santé publique : traçage des contacts, isolement et relation de confiance avec les communautés affectées. Ce sont précisément ces capacités qui ont été gravement érodées par des années de sous-investissement.

Nous combattons cette épidémie avec bien moins de ressources que nous n’en avons eu pour toutes les crises comparables de mémoire récente. L’aide américaine à la RDC a chuté de 68 %, passant de plus de 1,41 milliard de dollars en 2024 [environ 1,2 milliard d’euros à l’époque] à seulement 451 millions de dollars en 2025. Les capacités épidémiologiques locales, les réseaux de laboratoires et les chaînes logistiques que l’Usaid [Agence américaine pour le développement international] et les partenaires de l’Union européenne avaient laborieusement construits avec nous au fil des années ont été brutalement démantelés ou gravement dégradés. La solidarité que le monde prétend défendre sonne aujourd’hui creux.

Injustice

Les gouvernements, les donateurs, les agences des Nations unies et les organisations humanitaires doivent se mobiliser de toute urgence derrière l’OMS et l’Africa CDC [Centre africain de contrôle et de prévention des maladies]. Le personnel de santé doit être soutenu et protégé. C’est lui qui est en première ligne de la détection, et qui permet le traçage des contacts et les enterrements sécurisés afin d’empêcher la propagation du virus. Les femmes et les filles, qui représentent environ les deux tiers des cas suspects, requièrent une attention particulière. Les restrictions à l’importation d’équipements de protection individuelle doivent être levées immédiatement. Et les quelque 264 millions de dollars nécessaires aux opérations en RDC et en Ouganda, ainsi que 54 millions pour la préparation dans les pays voisins, doivent être financés sans autre délai.

Ce qui se joue ici dépasse cette épidémie. L’accord sur les pandémies, adopté par l’Assemblée mondiale de la santé, en mai 2025, demeure incomplet et non ratifié, tandis que des accords bilatéraux fragmentés risquent de saper la souveraineté sanitaire et la coopération en matière de prévention. Sans consensus sur son annexe relative à l’accès aux agents pathogènes, rien ne garantit que les vaccins dérivés de pathogènes originaires de cette épidémie en Afrique parviendront équitablement aux Africains. Nous avons vécu cette injustice pendant l’épidémie de Covid-19. Nous ne pouvons pas la répéter.

J’ai passé ma vie dans des blocs opératoires à tenter de réparer ce que la guerre a brisé. Aucun chirurgien ne peut refermer une blessure tant que d’autres mains continuent de l’ouvrir. Une politique de santé durable exige la paix. Et la paix exige le courage moral d’agir. Pas le temps d’un discours, pas symboliquement, mais avec urgence et conviction. L’histoire nous demandera un jour si nous avons eu le courage d’agir au moment où il le fallait. Montrons, dès maintenant, dans l’est de la RDC, que nous en sommes capables.

 

Denis Mukwege est le fondateur et le directeur médical de l’hôpital de Panzi, à Bukavu (République démocratique du Congo). Il a reçu le prix Nobel de la paix en 2018 et est membre des Elders, le groupe fondé par Nelson Mandela.

 

Source : Le Monde

 

 

 

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