– « En Afrique, la vague réactionnaire » (3/4). Propagés par des influenceurs aux larges audiences, les discours masculinistes et de haine envers les femmes sont en pleine recrudescence sur le continent. Cherchant à reprendre le dessus face à un courant féministe « émasculant », cette manosphère prospère sur les crises économiques et politiques qui frappent de plein fouet les jeunesses africaines.
Eric Amunga, alias Amerix, a fait de la haine des femmes un carburant de sa notoriété. Sur son compte X, l’influenceur kényan de 39 ans déverse à intervalles réguliers des messages d’une misogynie crasse. « Il n’existe pas de bonne femme célibataire à 30 ans. Très bientôt, vous comprendrez pourquoi ceux qui vous ont précédés ont utilisé puis abandonné [une telle femme] », assène-t-il à ses 2,5 millions d’abonnés, l’une des plus grandes communautés masculinistes en Afrique.
Un poids numérique qui assure la viralité de ses posts, comme lorsqu’il encourage l’infidélité masculine. « Un homme ne trompe pas. Il étend son royaume. Au lieu de dire : “Mon mari me trompe”, la femme devrait dire : “Mon mari m’offre une promotion”, parce que vous la promouvez au poste d’adjointe de direction principale et vous engagez une adjointe de direction junior », tweete-t-il. Depuis janvier 2023, date du post, celui-ci a généré 12 000 likes et au moins 2 000 retweets.
Amerix diffuse massivement sa rhétorique antiféministe et homophobe. L’homme, qui s’est fait connaître par le hashtag #MasculinitySaturday, entend « réinitialiser » la masculinité des hommes, « émasculés » par le féminisme. Pour ce faire, ils doivent ouvrir les yeux sur un prétendu complot féministe, importé de l’Occident et visant à contrôler les hommes.
Dans cette vision conspirationniste du monde, toute défenseuse des droits des femmes est dépeinte comme un danger public. « Si vous sortez avec une féministe ou couchez avec elle, ses esprits impurs vous endoctrineront dans ses croyances grossières. Elle vous lavera le cerveau pour vous amener à : accepter l’avortement ; vous faire vasectomiser ; devenir athée ; détester les autres hommes. Une féministe est une sorcière. Evitez-les », écrivait-il en février 2024.
Capitaliser sur les crises
A l’instar de ses homologues américains et européens, Amerix a su monétiser ses positions extrêmes. Pour 1 000 shillings kényans (environ 7 euros), il propose un programme de coaching sportif intitulé « En mode bestial ». Pour le double, celui qui se présente comme conseiller en santé reproductive masculine promet de donner les clés aux hommes afin de « surmonter leur dépendance à la pornographie ».
Ses adeptes doivent suivre les recommandations de l’influenceur, qu’énumèrent les chercheurs Mario Schmidt et Judith Kibuye, auteurs d’un article paru en juillet sur l’idéologie véhiculée par Amerix : « pratiquer la musculation, manger de la viande (…), s’abstenir d’utiliser des émojis “efféminés” ; faire preuve de fermeté envers les femmes et les enfants ; éviter les pratiques sexuelles et les expressions de plaisir “aberrantes”, comme les gémissements excessifs », ou encore « lire les livres des conseillers en masculinité, et pratiquer l’agriculture ».
Car, loin d’être un phénomène isolé, l’audience d’Amerix – qui n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde – illustre la montée en puissance des discours masculinistes en Afrique, en particulier dans les pays anglophones. Du Nigérian Agba John Doe au Zimbabwéen Shadaya Knight, en passant par un autre Kényan, Andrew Kibe, cette manosphère prospère sur les crises économiques et politiques qui frappent de plein fouet les jeunesses africaines.
« Alors même qu’ils ont fait des études, beaucoup de jeunes hommes se sentent privés de perspectives professionnelles, observe Kutlwano Lumka Mokgwathi, chercheuse botswanaise spécialiste de la manosphère africaine, des violences de genre et du militantisme numérique. Dans le même temps, ils ont le sentiment que les femmes éduquées, entrepreneuses, leur volent leur place. Pour prendre leur revanche, les influenceurs encouragent ces hommes à devenir riches, pour collectionner les femmes et les exploiter. »
La rhétorique antiféministe n’épargne pas l’Afrique francophone. En Côte d’Ivoire, le phénomène était observable dès 2019, d’abord sur le ton de l’humour. Rappeur à succès, Suspect 95 sort cette année-là le titre Enfant des gens, dans lequel il moque les femmes qui, selon lui, exploiteraient l’argent des hommes. Il crée alors une communauté virtuelle intitulée « Le Syndicat des hommes », d’abord exclusivement constituée de fans. Mais très vite, des déclinaisons du « syndicat » apparaissent au Cameroun, au Bénin, au Togo, au Gabon, au Congo, ou encore en République démocratique du Congo. Au nom de la « défense des hommes par les hommes », les membres ciblent les femmes, qui seraient vénales par nature.
Des mots d’ordre sont lancés, à l’instar de « Pas plus de 2 000 francs CFA [3 euros] », soit le montant maximal que les hommes du « syndicat » peuvent débourser pour la gent féminine. Ceux qui transgressent les règles édictées dans la charte syndicale sont soumis à des mises en scène d’humiliation publique diffusées sur YouTube. Pensé comme un bureau des plaintes masculines, le groupe se fait justice en ligne en attaquant en meute des femmes prétendument coupables de cupidité.
Le terrain de l’humour
« Au Cameroun, les membres du “syndicat” ont harcelé à plusieurs reprises des femmes accusées d’avoir exploité financièrement des hommes. Pour les identifier, ils employaient l’expression de “vendeuses de piment”, c’est-à-dire prostituées, observe Patrick Awondo directeur du Centre de recherches sur le genre et les discriminations à l’université Yaoundé-I. Ces propos sont aussi tenus par des influenceuses, qui adhèrent et propagent la pensée masculiniste. Dans leurs posts, elles encouragent les femmes à se soumettre à l’homme au nom de supposées traditions africaines. »
Le chercheur estime néanmoins que cette rhétorique, bien qu’inspirée par les masculinistes occidentaux et le patriarcat, tire également ses origines dans le nationalisme africain. « Après les décolonisations, beaucoup de leaders indépendantistes ont relégué dans l’ombre les femmes qui s’étaient battues contre le colonisateur, note Patrick Awondo. Pour s’opposer aux Occidentaux, les leaders africains ont développé un discours sur la virilité de l’homme africain, qui exclut du pouvoir les femmes et les homosexuels. Les discours souverainistes diffusés de nos jours reprennent cet antagonisme idéologique pour fédérer leurs populations. D’où la profusion de lois anti-LGBT votées ces dernières années. »
La virulence de la rhétorique masculiniste met à l’épreuve les féministes africaines, qui doivent combattre les discours misogynes jusque sur le terrain de l’humour. En Côte d’Ivoire, le comédien Rosemark Marcel a publié en juillet une série de vidéos mettant en scène des hommes qui exigent un rapport sexuel après avoir invité une femme au restaurant. Cette pratique, appelée le « repos », a fait l’objet d’une campagne en ligne virale. En quelques jours, la « chemise du repos » est devenue l’accessoire symbolique pour présenter le mépris des femmes comme un comportement amusant.
Au point que même des institutions comme la plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC) ont surfé sur la tendance pour accompagner leurs opérations de communication, avec des slogans comme « Même en tenue de repos, la PLCC vous regarde », dans le cadre d’une campagne qui incitait les internautes à « ne pas baisser la garde » face aux « comportements suspects en ligne ».
Indignée par la promotion de ce qu’elle appelle la « dette sexuelle », soit le fait pour une femme de se sentir obligée d’avoir un rapport sexuel avec un homme simplement parce que ce dernier lui a offert un cadeau, un dîner, ou rendu un service, la Ligue ivoirienne des droits des femmes a appelé les autorités nationales à cesser d’« alimenter la culture du viol ». En réaction, un groupe d’hommes a créé en ligne le groupe « Les masculinistes unis », avec comme slogan : « Défendre les droits des hommes tant bafoués par cette société matriarcale. YES WE MEN ! »
Eteindre la voix des féministes
« Nous sommes aujourd’hui confrontées à la montée d’un masculinisme décomplexé dans toute la sous-région ouest-africaine, se désole Desirée Deneo, doctorante et coautrice d’une étude à paraître sur le mouvement. Derrière, la stratégie, c’est d’éteindre la voix des féministes, très présentes sur les réseaux sociaux ces dernières années », explique la secrétaire générale de la Ligue ivoirienne des droits des femmes. Elle l’assure : cette rhétorique « tue dans la vraie vie ».
Les associations féministes dénoncent régulièrement la persistance des violences faites aux femmes : en 2023, 8 662 cas de violences ont été signalés en Côte d’Ivoire, dont plus de 500 cas graves, y compris des féminicides, selon le ministère de la femme, de la famille et de l’enfant.
Désirée Deneo pointe également la responsabilité de figures publiques telles que le rappeur Suspect 95, toujours considéré comme le président du Syndicat des hommes. L’artiste ivoirien, qui participe régulièrement à des événements dans le cadre des campagnes culturelles de l’ambassade de France en Côte d’Ivoire, à l’instar de sa présence à la Fête de la musique organisée à l’Institut français du pays en juin 2024, a publié fin septembre une chanson intitulée Le Repos en featuring avec Rosemark Marcel, l’humoriste à l’origine de la déferlante virale de cet été.
« Suspect 95 contribue au harcèlement des féministes dont il se moque régulièrement », poursuit Désirée Deneo, qui affirme avoir été prise pour cible sur X par les fans de l’artiste en 2025. Elle regrette l’impunité dont bénéficient les promoteurs de discours masculinistes : « Pourquoi l’ambassade de France continue-t-elle de travailler avec ce rappeur ? Nous avons interpellé en janvier 2025 la chancellerie française à plusieurs reprises, mais nous ne sommes pas écoutées. Cela nous est incompréhensible, car la France défend la diplomatie féministe et son Parlement vote des lois contre les violences sexuelles. »
Interrogé par Le Monde sur la programmation de Suspect 95 lors de ces événements, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères rappelle l’engagement de la France « à lutter contre les violences sexistes et sexuelles et les stéréotypes de genre partout dans le monde » tout en défendant « la liberté de création, condition de la vitalité et de la diversité culturelle ». Quant à lui, le rappeur Suspect 95 récuse toute hostilité envers les femmes.
Alors que le continent est devenu un territoire de conquête idéologique pour des organisations de la droite évangélique américaine, les masculinistes pourraient continuer à propager leurs diatribes misogynes.
« Ces dernières années, nous avons élevé des filles féministes. Or, les hommes n’ont pas fait de même avec les jeunes garçons, regrette l’universitaire botswanaise Kutlwano Lumka Mokgwathi, qui y voit l’une des raisons de la propagation de l’idéologie masculiniste. Trop souvent encore, les pères apprennent à leurs fils à refuser d’être rejetés par les femmes. Or, nos sociétés fracturées par le capitalisme et la pauvreté ont besoin que les hommes cessent de considérer les femmes comme la source de tous les maux. »
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